Où le revenant n’est pas celui que l’on croit

Il est venu me chercher à l’aéroport. Il m’a serrée dans ses bras à la manière des Américains. Tendrement. J’ai été surprise. De sentir son poids. Je n’ai rien dit. Nous n’avons prononcé aucun mot dans la voiture. Je me suis mise à la place du mort. Il a allumé la radio qui diffusait une chanson en mon nom. J’ai souri. Tout était donc parfaitement anormal. C’est le lieu qui voulait ça, non ?

Nous sommes au mois de novembre. Un triste mois de novembre bien sûr. Accompagné de tant de pluie et de chagrin. C’est aussi pour ça que je suis là. Bientôt, nous descendrons, il faudra que je lui dise.

Je le contemple en attendant. L’œil rivé sur la route, il m’offre son profil. Il est plus beau que je ne pensais. Sa vieillesse accentue la sensualité de ses traits : les lèvres lippues, le nez camus, le grand front et les yeux bleus. Ceux des amoureux. Et la neige cotonneuse de ses cheveux blancs.

Sa maison est enfin devant nous. Direction la véranda. Lui se love dans un fauteuil à bascule. Je reste debout. C’est mon heure. J’ouvre la bouche :

« Voilà, j’ai toujours le vague à l’âme. Mon problème, c’est que je suis une indécrottable nostalgique. J’aime les amours perdus, les pays délaissés, le silence et la nuit… »

Un autre que moi s’empare de mes mots et je commence à réciter malgré moi des vers de Baudelaire : et puis «la mer immense et verte, l’eau informe et multiforme; le lieu où je ne suis pas, l’amant que je ne connais pas; les fleurs monstrueuses et les parfums qui font délirer. »

David oscille sur son rocking chair suivant le rythme saccadé de ma confession.

« Je suis venue pour guérir. Vous êtes encore un jeune mort. Vous pouvez m’aider. Elle est ma fascination, vous savez… »

Il m’interrompt :

– En gros, je suis le prix de consolation. A défaut d’approcher Ninon, tu viens emmerder un de ses ex. Vous êtes vraiment dingue là-bas. Vous n’avez vraiment rien de mieux à faire ? Encore une vivante qui vient fricoter avec les fantômes… Non, mais, je rêve…Vous ne pourriez pas nous foutre un peu la paix  ?

– Alors, c’est oui ?

– Je n’ai pas le choix. Mais je te préviens, je reste avec toi un mois, pas plus.

– Merci.

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