Le renoncement

J’ai renoncé à Ninon. J’ai joué à quitte ou double. Je lui ai dit de retourner auprès de l’homme qu’elle aime. Elle a compris son mari en Angleterre, pas moi. Je rentre aux Etats-Unis.

Au camp, nous avions rencontré un squelette errant. Un vieillard qui ne devait pas avoir plus de trente ans. Il n’était pas le seul, ils étaient des milliers ainsi. Mais lui était déjà du côté des revenants. « Vous savez, j’ai déjà réussi à m’échapper mais je suis revenu. Je vais mourir. Je n’ai pas envie d’être enterré dans un cimetière de respectueux bourgeois bien grassouillets. Qu’est-ce que j’aurais à leur dire ? Non, je veux terminer dans la fosse commune avec mes semblables et pleurer ensemble le long des nuits sans repos cette fin interminable et sans espoir qui a uni nos derniers jours. »

Nous n’avons rien répondu. Ninon a brandi son appareil photo et a pris son image. Continuer toujours notre labeur. Inexorablement. « Believe it. This is B. Concentration Camp at W. » Puis nous lui avons tourné le dos. Pour ne pas céder à ses sirènes.

J’ai renoncé à Ninon. La guerre est terminée. La paix est maudite.

« Retourne dans ton manoir. Ton mari t’attend. Il t’offrira un chaton pour fêter ton retour et tout reprendra son cours. » Ninon m’a regardé impassible de ses yeux grès et m’a invité à prendre un verre d’alcool fort.

A partir de l’instant où j’ai renoncé à Ninon, elle n’a cessé de me hanter. J’ai voulu Ninon absente. J’ai voulu Ninon fantôme.

Je suis pour la réhabilitation des errants, des absents, des fantômes. Je suis pour les espaces entre les mots, ces vides qui les soutiennent.

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