So far away

« Sonia ! Où es-tu ?» La porte d’entrée claque, Antonin est là. Il parle beaucoup et me jette des polaroïds à la figure. Je ne comprends pas tout. Tout mon attention est retenue par son débit de parole : Antonin n’a plus la même voix. Ses mots ne claquent plus aux entournures et sa nouvelle voix déraille sans cesse entre ascensions aigues et crépitements. Pour compenser, il gesticule beaucoup. Il s’arrête soudain, m’observe et dit : « mais où sont passés tes cheveux ? »

J’ai renoncé à parler, alors je lui écris sur un post-it : « quand je parle désormais, j’émets des bulles de chewing-gums qui éclatent dans mes cheveux. C’était insupportable alors j’ai préféré tout raser. »

Antonin pleure et crie au cauchemar. Il se plaint de n’émettre que du vide quand il parle. Mon silence l’assiège. J’écris encore : « je vais partir Antonin. C’est ce qu’il y a de mieux pour nous. »

Il me regarde : « est-ce une manière de dire les choses ? On ne quitte pas les gens ainsi. Envoie-moi la texto la prochaine fois, ça sera encore mieux ! »

Il est furieux, je vois de la fumée sortir de ses naseaux. Je reprends mon papier et mon stylo : « non, c’est justement ça que je te dis. Il n’y aura pas de prochaine fois, c’est fini, FINI ! »

Il m’injurie et crache des crapauds pour de vrai : « Non ! Dis-moi que ce ne sont que des balivernes ! C’est à cause de notre conversation d’hier matin, c’est ça ? Je changerai, je t’assure que je changerai ! »

Les crapauds, de plus en plus nombreux, sautent et croassent à nos pieds. Antonin se fige et esquisse un sourire malgré lui. J’écris : « tu vois, toi aussi, tu es capable de sortir des choses concrètes de ta bouche quand tu le veux. »

Trêve. Il a le réflexe de me caresser les cheveux. A la place, il touche mon crâne quelque peu cabossé : « tu es aussi très belle ainsi. » Silence. « Viens, on va faire un tour en voiture. »

Je le suis. M’assoie à ses côtés dans la berline. Et nous déambulons à travers les rues toutes identiques de la proche banlieue, tous deux perdus dans notre chagrin et nos vies disloquées. So far away… Lost Highway…

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