Medhi

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHH ! Ils sont là devant moi, tous les deux, Jennie et Charly, nus dans leur baignoire et leur bain de sang. La tête de Jennie repose sur l’épaule de Charly et son bras flasque pendouille sur le carrelage froid. Je vois le regard vide de Charly. Je m’écroule à genoux. Ca pue la mort. Pourquoi est-ce moi qui les ai découverts ? C’est bien mon jour de veine. Au secours, à l’aide, j’étouffe !

Pourquoi ai-je appelé Charly pour faire un foot cet après-midi ? Je ne serais jamais tombé sur Peggy-Joe m’annonçant nonchalamment que « non, Charly n’est pas là, il a répétition aujourd’hui.» C’est à ce moment-là que tout s’est déréglé. J’ai remercié rapidement Peggy-Joe et j’ai raccroché. Le spectacle était terminé depuis une semaine, les cours suspendus, il n’y avait plus de répétitions depuis belle lurette…

Les cauchemars de ma nuit me sont alors revenus. Nous étions tous les trois Jennie, Charly et moi, nous rejouions la pièce de Roméo et Juliette. C’était très gai, les décors étaient grandioses et une caméra nous suivait partout. On se serait dit dans un blockbuster américain. La classe, quoi ! Puis est venue la fameuse scène de fureur où je devais tuer Tybalt, alias Charly. J’ai brandi une épée et je l’ai enfoncée, non pas avec fureur mais avec une extrême douceur, dans le ventre de Charly. Mais l’épée ne s’est pas arrêtée, elle a grandi, grandi, encore et encore. Jennie s’est élancée contre Charly et s’est fait à son tour empaler. Terrifié, j’ai compris que tout ceci était pour de vrai et me suis réveillé subitement en sueur.

Je n’avais pas de nouvelles de mes amis depuis une semaine -pendant le bac, nous sommes tous en congés anticipés-, il fallait que je les vois…Après le coup de fil avec Peggy-Joe, j’ai donc sauté sur ma mob et je suis allé chez Jennie. J’ai monté les cinq étages et Bob, l’un de ses grands frères, m’a ouvert : « Salut Medhi ! Qu’est-ce que tu fous ici ? Tu n’organises pas une beach party aujourd’hui ? » Je n’ai pas eu le temps de réfuter, Nesrine, la vieille nourrice de Jennie, s’est précipitée de la cuisine pour répondre à ma place : « Ah, Medhi, je t’attendais ! Viens, mon fils, suis-moi, j’ai tout préparé ! Faisons vite, je ne voudrais pas que tu fasses attendre tes invités… »

Bob n’a sûrement pas saisi l’incohérence de tout cela, s’est détaché de l’affaire, a haussé les épaules et m’a laissé entrer. Nesrine m’a jeté dans la cuisine et a fermé les portes derrière nous. Là, je ne sais plus si j’ai rêvé quand elle a brandi un couteau et qu’elle m’a dit : « Désolée, Medhi, mais je ne pouvais pas faire autrement. Jennie et Charly sont au cabanon pour se dire au revoir. Je les couvre. Toi, tu es leur alibi. Tu gardes ceci secret pour toi. Wakha ? »

Livide, j’ai acquiescé du regard et je suis parti, chargé de « loukoums-alibi »dont je ne savais que faire. J’avais promis de garder le secret mais non pas d’y rendre. J’ai balancé les gâteaux aux gamins des rues. Bien sûr, je n’aurais pas dû mais une passion mauvaise, jalousie ou envie, fatale prémonition ou angoisse inconsciente, m’y poussait. Je devais y aller avant qu’il ne soit trop tard…

J’ai pris la route de la corniche à toute vitesse, le vent me picotait les yeux. Mon rêve me rattrapait. Je connais Jennie depuis toujours, je ne l’ai jamais ve renoncer à quoi que ce soit. Cérémonie d’adieux, mon cul, oui !

Je suis arrivé en sueur au cabanon de la famille de Jennie. J’ai sonné, nul ne m’a répondu. Tous les volets étaient fermés. Mon cœur s’est serré. Je savais que Nesrine ne m’avait pas menti, ils étaient là. J’ai hurlé comme un barbare et j’ai fracassé la porte d’entrée. A l’intérieur, tout était éclairé à la bougie. D’abord, je n’ai pas reconnu l’odeur puis je l’ai identifié : c’était celle qui vous prend à la gorge devant l’étal de la boucherie à la médina. J’ai crié à percer les tympans d’un sourd : « Jennie ! Charly ! » Nulle réponse.

J’allais faire une crise d’asthme si ça continuait, je sentais ma respiration devenir de plus en plus haletante. J’ai alors poussé la porte de la salle de bain, je les ai vus et j’ai maudit le jour où je suis né.

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