Quand Zélia devint Leica

« Zélia s’introduisit dans la chambre noire. Un fil suspendu faillit lui trancher la gorge. Des feuilles volèrent autour d’elle. Elle tomba. Impossible de trouver l’interrupteur. Dans l’obscurité, elle tâtonna, toucha le rebord d’une table et s’agrippa. Dans son élan, un bac se renversa sur sa tête. Trempée, elle longea alors le mur et eureka, trouva enfin la lumière. Flash éclair. La chambre noire lui révéla ses mystères, ses cuves et ses clichés suspendus sur une corde à linge.

Zélia s’approcha des photos, c’était elle. Etrangement, ses reflets d’elle-même s’éclaircissaient de plus en plus, jusqu’au point de disparaître comme rongés par l’éclat des néons. Oui, c’était ça la solution, s’échapper de la lumière, fuir… et voler ce qui la capturait.  L’alarme se déclencha, les gardes n’allaient pas tarder à arriver. Un rapide coup d’œil circulaire. Il fallait faire vite. C’est alors qu’elle le vit, le petit objet noir qui permettait à son père de la mitrailler. Elle le prit et s’enfuit.

Elle marcha, marcha, marcha, toute la nuit, guidée par la lune. Loin, le plus loin possible du château de son père et de son royaume. A l’aube, elle vit un vieux couple de bergers. Elle eut peur qu’ils s’enfuient et se cacha derrière son nouveau butin. Etrangement, pour la première fois, les inconnus ne se figèrent pas devant sa beauté. Au contraire, ils lui parlèrent, curieux :  « Vous pouvez nous prendre en photo, Mademoiselle ? »

C’était la première fois que Zélia entendait la parole humaine, elle ne comprit pas. Ses interlocuteurs lui désignèrent son Leica. Elle saisit, ils voulaient qu’elle fasse ce que lui faisait son père. Les gens ne la regardaient plus mais se contemplaient dans le reflet de son viseur. Elle porta l’appareil à son visage, c’était simple, il suffisait de les garder dans l’objectif et d’appuyer sur le bouton du haut; ça, elle le savait.

Pour sourire, le petit vieux et sa femme entonnèrent bouches en cœur « cheeeeeese! »  Zélia répéta le son et goûta pour la première fois la saveur d’un mot. Clic-clac. A partir de cet instant, c’était décidé, elle partirait à la rencontre du monde et photographierait tous ses habitants. A partir de cet instant, elle se nommerait Leica. »

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