Jennie

Assise en haut de la dune, je regarde la ligne d’horizon tracée par l’océan et je guette l’infini qu’il nous promet. Moi, en attendant, je me nourris de la douceur et de l’amertume des flots. Charly surfe là-bas au loin, je le distingue à peine de mes frères…

Je repense à hier, à ce plaisir qui nous a portés les uns les autres tout au long de la représentation de Roméo et Juliette…Et à ce bonheur qui m’a arrachée du monde lorsque les mains ont claqué à la fin du spectacle avec enthousiasme et violence comme une vague sur la corniche…

Juliette vient de mourir et moi, c’est comme si je naissais sous les applaudissements. C’est un triomphe. Face à la salle noire de monde, les derniers mots de Roméo résonnent encore dans ma tête : « Oh ! C’est ici que je veux fixer mon éternelle demeure et soustraire au joug des étoiles ennemies cette chair lasse du monde… Un dernier regard, mes yeux ! Mes bras, une dernière étreinte ! Et vous, mes lèvres, vous, portes de l’haleine, scellez par un baiser légitime un pacte indéfini avec le sépulcre accapareur ! »

Enivrée, je sors enfin de scène. Charly court derrière moi et m’attrape dans les coulisses. Je sens son souffle, ses bras qui m’enveloppent et sa voix cassée qui me murmure à l’oreille : « Jennie, il faut que je te dise maintenant : je pars cet été…Je veux dire définitivement, je suis désolé. Je dois suivre mes parents en Suède… »

Pourquoi m’annonce-t-il cela maintenant ? Le froid me pénètre de nouveau comme lorsque je mourais sur scène sous le dernier baiser de Roméo. Les mots de Juliette me prennent d’assaut : « Oh ! Renonce, mon coeur ; pauvre failli, fais banqueroute à cette vie ! En prison, mes yeux ! Fermez-vous à la libre lumière ! » Je tremble, je ne dis rien, je me serre contre Charly. Autour de nous : hurlements de joie, délires hystériques, embrassades, Mme Chassé en transe, et nous, une banquise qui coule et que tous ont oubliée…

Je ne veux pas entendre cela, je suis trop petite pour ça, je ne veux pas que mon Charly me quitte. Depuis combien de temps me cache-t-il cette cruelle vérité? Ne pourrait-il pas dire enfin à ses parents que c’en est assez ? Qu’il veut rester ici et n’en a rien à foutre de la Suède ? Merde ! Je pleure, lui aussi. Je hais la terre entière…

Aujourd’hui, samedi, fin d’après-midi, Charly surfe là-bas avec mes frères comme pour oublier… Je n’ai cessé d’avoir les yeux rouges. Depuis notre départ à la plage, Charly me glisse des mots doux et invente déjà notre amour à distance, me parle des ressources de la webcam, des longs échanges par mail et de nos retrouvailles rapides. Mais, lui comme moi, nous savons qu’il n’en sera rien…

Charly ne reviendra pas, notre parenthèse se referme. Bientôt, je partirai aussi de mon côté, aux Etats-Unis ou en Israël… Je deviendrai adulte et je ferai ce que les miens attendent de moi. La patronne du salon de beauté, Kamilia, avait raison, personne ne s’est inquiété de notre amour. Tout simplement parce que personne ne l’a pris au sérieux. C’est normal, il ne devait durer qu’une saison, n’est-ce pas ?

Mais, non, pas question ! Je ne veux pas devenir comme eux tous avec leurs sales petits compromis ! Je ne veux pas d’amours à la petite semelle qu’on enchaîne avec ennui comme les perles d’un collier qu’on ne portera de toute façon jamais. Je ne veux pas devenir une femme libre comme Kamilia. Si ça signifie être dure et seule, non merci ! Je m’en fous de la liberté, tout ce que je veux, c’est Charly.

Alors si Charly invente les moyens pour survivre à notre amour, moi, je cherche ceux pour mourir. J’ai fait des recherches hier soir sur Internet pour trouver des idées. C’est dingue, le nombre de sites que l’on déniche à ce sujet. A croire qu’il ne fait décidemment pas bon vivre sur cette foutue planète ! Le vent me caresse, ma mer m’appelle et moi, je projette dans ma tête notre mort prochaine: pendaison, défénestration, armes à feu, médicaments, etc.

Le soleil est tombé à l’eau, les garçons sortent un par un. Je contemple le mien et son sourire éclatant qui m’est destiné. C’est décidé, j’ai mon plan. Nesrine m’aidera, j’en suis sûre. Il n’y a qu’une chose que je souhaite encore : faire l’amour avec Charly avant de mourir. Parce que notre amour est grand et pur, plus fort que tout, et même de la mort. Oui, très bientôt, Charly et moi, nous serons à jamais unis…

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