Ferme ton clapet!

Quand Antonin parle, sa voix est sans relief, monocorde. Presque ennuyeuse mais, moi, j’aime ça. C’est ce qui m’a plu en lui : ce débit régulier et constant, ce manque total de dépit, d’émotions peut-être. Du coup, on entend ses mots distinctement. Rien ne vient parasiter l’écoute.

Quand Antonin est parti ce matin, je suis restée, là, devant la table du petit déj’, dévastée. Ne restaient plus que des miettes et des désirs grillés. Je me suis remémoré notre conversation ou plutôt notre dispute. Amnésie réparatrice ? Je ne retrouvais déjà plus le sujet… Seul me restait un effet douloureux de dissonance que je ressentais pour la première fois.

Oui, c’est ça : quand Antonin parle, il ferme toutes ses phrases comme une porte que l’on ferme derrière soi. Coup de clapets. Vous voudriez répondre, il est trop tard, la porte est déjà à votre nez.

Antonin est attaché culturel à l’ambassade de France et moi, je suis juste son attachée. M’a-t-il parlé ce matin comme il en a l’habitude? De cette manière si péremptoire et prétentieuse ? Ou me parle-t-il toujours ainsi sans que je m’en rende compte ? Ou peut-être n’est-ce qu’un tic de travail qu’il a attrapé malgré lui?

 Je suis retournée dans ma chambre, je n’avais rien à faire. Mon saxo gisait dans un coin du salon, il attendrait encore.

Je me suis glissée dans notre lit et je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé à ma grand-mère, conteuse. A sa voix velours, à ses mots valises, à ses phrases images. Face à la baie vitrée avec vue plongeante sur Manhattan, j’ai murmuré comme autrefois : « s’il te plait, mamie, raconte-moi une histoire… »

Et des poissons argentés sont sortis de ma bouche.

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