Filer le parfait amour…

Le matin, c’était Peggy-Jo, les yeux encore tout embrumés et les jambes tout engourdis de ses nuits de danse, qui déposait Charly au lycée. Et Peggy-Jo distinguait à peine ce long spectre blanc aux grands yeux bleus qui les attendait chaque jour à l’entrée du parking, à droite sous le bougainvillée… Pas plus qu’elle ne voyait Charly sauter de la voiture et aussitôt accourir dans les bras de cette apparition juvénile. Non, Peggy était bien trop pressée de retrouver son lit. Depuis qu’elle avait découvert la boîte salsa du coin, Peggy-Jo avait jeté aux orties sa nostalgie du passé, ses amours d’antan et ses devoirs de « jeune fille au pair ». Désormais, toutes les nuits, c’était salsa au bras du barman du Tex-Mex. Le jour, elle était en mode pilote automatique et se contentait de conduire Charly à l’école et de le chercher où il lui demandait, le plus souvent chez une certaine Jennie.  Après tout, Charly était suffisamment grand pour se débrouiller tout seul, non ?

Le midi, à peine la cloche sonnée, c’était le gardien du parking qui voyait Charly attendre fébrilement Jennie, la clope au bec. Il était toujours solitaire, ce gamin. Soudain, elle apparaissait, entourée d’une horde de copines. Elle le cherchait du regard, il éteignait maladroitement sa cigarette, leurs yeux se rencontraient et comme une princesse, elle donnait congé à ses fidèles pour venir le rejoindre, lui, et se blottir dans ses bras encore et encore. Ils partaient tous les deux, sauvages et amoureux, se grignoter un sandwich, loin de la faune lycéenne…

L’après-midi, en cours de français, Mme Chassé ne reconnaissait plus sa seconde B. Ils travaillaient tous dare-dare à monter Roméo et Juliette. Toutes les énergies étaient mobilisées par ce projet. Et même Charly travaillait avec ardeur à son rôle. Mme Chassé se demandait comment un tel miracle avait eu lieu. A tout hasard, elle remerciait secrètement Shakespeare. Quand elle voyait le sérieux de Jennie lorsqu’elle jouait Juliette, la sincérité de Medhi en tant que Roméo et la fureur de Tybalt interprétée par Charly,  elle donnait raison à ses livres de psychologie éducative : le jeu était bien le propre des enfants…

A l’heure du goûter, c’était Nesrine qui accueillait Jennie et son nouvel petit ami.  Déposés par le frère de Jennie, ils s’enfuyaient tout de suite tous les deux dans la chambre. Nesrine leur apportait du thé et des douceurs pour les aider dans leurs devoirs. Les enfants travaillaient dur, ils en avaient besoin… Avant d’entrer, elle toussait fort puis faisait semblant de ne pas voir leurs vêtements débraillés, les livres fermés et les draps un peu froissés… Malgré les instructions des parents de Jennie, elle ne restait pas en permanence à les surveiller et s’éclipser à de nombreuses reprises dans la soirée. C’est normal, elle avait aussi un repas à préparer ! Jennie et Charly en profitaient pour s’embrasser de plus belle… Parfois, l’un des frères de Jennie interrogeait la servante sur Charly : « Qu’est-ce qu’il lui a dit, Nesrine ? Dis-moi ! Tu fais bien attention à Jennie, j’espère… » Nesrine haussait les épaules et partait d’un grand rire : « Mais ce ne sont que des enfants et ils sont aussi sages que des images ! Et vous connaissez bien votre sœur, la princesse lala, c’est une incorruptible ! »

Le vendredi après-midi, juste après la sortie des cours, Jennie avait pris l’habitude de rendre visite à Kamilia, la patronne du salon de beauté. Chaque fois, il lui fallait inventer un nouveau prétexte : épilation par ci, manucure par là. Le tout était de justifier sa présence pour avoir le plaisir de papoter et de parler librement de son grand amour. Parfois c’était si lourd à porter qu’il lui fallait le confier à quelqu’un, cet amour fou. Ni ses copines ni ses proches ne pouvaient comprendre et elle craignait même leur jugement… Avec Kamilia, c’était plus simple. Elle la payait pour sa surface extérieure et elle soignait ainsi son intérieur en toute impunité…

Le week-end, le gardien de l’oued s’était habitué à voir Charly accompagner les jumeaux et leur sœur Jennie. Il n’y avait plus de bazar sur la plage, plus de répétition, plus de fiction morbide qui se mêlait à l’éclatante vérité de la mer et du bonheur à portée de main. Tous les garçons surfaient désormais, et même le rouquin commençait à se débrouiller et à être intégré au banc des surfeurs…

Et chaque soir, avant que le soleil ne se couche, la planche de surf de Charly frétillait lorsque Jennie se rapprochait. A coup de palmes, elle les accompagnait ou se laissait porter à la dérive. Puis Jennie et Charly plongeaient tous les deux sous l’eau pour répéter encore et encore leur premier baiser à l’insu de tous …

Bref, Jennie et Charly filaient le parfait amour…

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