Café et forêt noire

– Ah, ce n’est pas trop tôt ! Je peux entrer ?

Alice est parée contre n’importe quel débarquement sauf celui de sa pétulante sœur. Elle n’a pas le temps de répondre que Sarah est déjà dans sa cuisine et farfouille dans tous ses placards. Elle a posé la boîte noire à ses pieds et coincé ses lunettes de diva dans son généreux décolleté.

–         C’est l’âge de pierre, ici ! Tu ne peux pas avoir une machine Nespresso, comme tout le monde ? Comme tout bon bobo qui se respecte, non ?

–         Je ne prends jamais de café chez moi. Seulement au café d’en bas.

–         Excuse-moi, j’avais oublié que tu étais snob.

–         Regarde en haut, il y en a peut-être encore en poudre.

–         Passe-moi l’escabeau !

L’ordre est aussi tranchant que l’intrusion violente.

–         Tu parles ! Ah oui, le voilà ton café ! De la chicorée des années 30 !

Ca tourne au vinaigre, comme si la confrontation entre les deux sœurs ne pouvait tourner qu’à la fission nucléaire. Et l’amant japonais qui dort à côté… Alice n’a aucune envie qu’il débarque dans ce crêpage de chignon familial. Mais face à sa sœur, elle perd toujours tout sang froid :

–         C’est pour ça que tu es venue ? M’engueuler aux aurores et faire un constat d’huissier de mon inconstance ménagère ?

Sarah lui fait les yeux ronds. Alice bafoue :

–         Pardon, je voulais bien sûr dire mon incompétence ménagère ! Et merde, tu fais chier !

De rage, elle fout un coup de pied contre la mallette noir qui se met aussitôt à miauler.

–         C’est quoi ça, Sarah ?

–         Ben, un chat, tu vois bien…

–         Quoi, un chat ?

–         C’est pour ça que je suis venue mais tu ne me laisses même pas le temps de m’expliquer !

–         Parle-moi fort s’il te plait ! Je ne suis pas seule…, chuchote en hurlant Alice.

Cette fois, elle ne laisse pas sa sœur contrecarrer et lui coupe immédiatement la chique :

–         Et tu n’aurais pas encore grossi, par hasard ?

Il n’en faut pas plus pour que Sarah s’écrase sur son tabouret et fonde derechef en larmes. La mallette miaule de plus belle. Si le Akihiro n’est pas encore réveillé avec toute cette basse-cour, c’est qu’il s’est déchargé de toute sa sève cette nuit. Qu’importe, qu’il soit mort ou vif, Alice peut dire adieux à sa séance d’amour du petit matin, celle qu’elle préfère…

Or s’il y a bien une chose que ne supporte pas Alice, c’est de passer à côté d’un plaisir. Non, non, il n’y aura pas de perte dans la comptabilité de ses amours. Vite, il lui faut reprendre Sarah en mains, jouer de nouveau à la grande sœur et démêler ces nœuds de chimère.

–         Bon, allez ma petite Sophia Loren, j’enfile un trench et l’on file prendre un café en bas. Et tu m’expliques tout, d’accord ?

Sarah acquiesce entre deux mouchages de nez. Aussitôt dit, aussitôt fait. Alice jette un rapide coup d’œil dans sa chambre, distingue un dos encore endormi, ouf, et attrape au vol un trench dans sa penderie. Sa sœur à travers le brouillard dégoulinant de son mascara voit s’avancer devant elle une Catherine Deneuve toute droite sortie du film Belle de jour, en version ébouriffée du petit matin.

–         Tu sors comme ça ? A moitié à poil ?

–         Oh, c’est bon, on va chez Fabien. Ils me connaissent !

–         T’as une culotte au moins ?

–         Et toi, un cervelet ?

–         Et Forêt noire ?

–         Quoi, Forêt noire ?

–         Mon chat, je peux le laisser ici ?

Alice ne peut s’empêcher de faire le mauvais jeu de mots qui lui tend les bras :

–         Tant que ce n’est pas ta chatte, oui…

Et les deux sœurs éclatent de rire. Elles sortent et descendent l’escalier bras dessus dessous.

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