Sainte Thérèse sous les toits

D’abord, il faut monter au dernier étage d’un vieil immeuble haussmannien, aller au-delà des chambres de bonne et se glisser sous la charpente. Là, Josette se prépare. Elle a nettoyé son petit appartement de fond en comble. Il ne lui reste plus qu’à faire les poussières sur l’urne d’André, ensuite l’encens, et elle est prête. Tout en caressant du bout du plumeau le vase qui contient les cendres de son mari, elle s’adresse à lui : « c’est celle que tu aimais bien qui vient aujourd’hui : Alice. Oui, la belle brune aux airs arméniens, celle qui te rappelait ta tante Julia. Ne t’inquiète pas, je vais bien m’occuper d’elle, ça ne sera pas trop long. »

Les larmes lui montent aux yeux. Elle lui répétait ces mêmes phrases avant l’arrivée de chaque fille, autrefois. André maugréait alors:

– Tu veux que je te dise ? Tu les gâtes trop ! Combien de temps elle va encore rester celle-là ? As-tu honte de moi pour toujours ainsi m’enfermer dans le placard ?

Josette ne perdait pas pied :

– D’abord, ce n’est pas un placard mais notre chambre, je te rappelle. Tu n’es pas seul, tu as la télé. Et c’est le seul moyen que nous avons pour mettre du beurre dans nos épinards. Si l’on devait se contenter de ta retraite, on ne pourrait pas rester ici. De toute façon, que fais-tu d’autre de tes journées que de regarder la télé ? Dis-moi ! Allez, ouste, sors d’ici !

– Oui, mais je préfère être avec toi…

Elle l’embrassait alors et son petit homme dégarni, au sourire trop grand et aux yeux trop tristes, plongeait dans sa poitrine généreuse et parfumée. Il levait sa tête vers le visage fardé de Josette :

– Tu sens bon la vanille et la poudre de maquillage…

– Michel Drucker t’attend, allez ! Je dois encore préparer la salade de fruits.

Mais fini ces éternelles transactions désormais ! Pas de danger depuis qu’André est passé de l’autre côté. Il se tient bien tranquille dans son vase clos. Pour l’éternité, comme diraient les autres. Josette, elle, n’y croit pas. Elle sent encore la présence d’André à ses côtés. Elle ne peut se résoudre à se séparer de ses cendres, posées sur la cheminée. Et puis, elle n’a aucun moyen de lui acheter une concession au cimetière.

Où donc a-t-elle la tête ? L’heure tourne et elle n’a toujours pas fait l’encens ! Josette tient à ses rituels. Elle prend sa pince, saisit un morceau d’encens et allume le gaz. L’encens commence à fumer, une douce et entêtante odeur d’église se répand dans la pièce. C’est bon, c’est chaud ! Josette coupe le gaz et brandit la pince comme la flamme olympique afin d’embaumer les moindres recoins de la maison. Elle s’élance dans le mini-tour de son minuscule nid sous les toits. La manœuvre a pour but de protéger son foyer. Elle salue au passage son orchidée brûlée (Josette avait oublié une fois d’atteindre une bougie à ses côtés), ses portraits de saints et de Sainte-Thérése, sa patronne, et sa cage d’oiseaux vide (les canaris, eux aussi, ont passé).

Elle jette un dernier coup d’œil général. La petite table est bien dressée devant le canapé : les petits napperons sous les verres, la bouteille d’eau à portée de main, les bonbons et autres sucreries délicatement présentés dans une coupole en faux cristal et l’assiette déborde de fruits de saison. Oui, tout est à sa place pour accueillir son invitée.

Elle se vérifie dans la glace. Elle n’y voit que du noir et du rouge. Noir, comme ses cheveux teintés et ses yeux sombres grimés. Rouge, comme ses lèvres peintes et ses joues fardées. Et derrière, il y a son visage, celui qu’elle a vu vieillir au fil des années. Un peu ridé, un peu grotesque aussi. Josette a appris à composer avec ce nez trop grand, ce front trop court, les rides ennemies et la peau qui flétrit. C’est une question de dignité, de respect par rapport aux autres. Il faut bien se présenter. Et puis, Josette est aussi une incorrigible coquette et ce n’est pas son mari qui le lui reprocherait. « Tu me trouves toujours aussi belle, n’est-ce pas, André ? »

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