La bosse

La bosse est là, bleutée et proéminente sur mon front. Je me suis cognée à l’instant contre l’embrasure de la porte. Quel idiote! Je me demande quel âge j’ai, quatre ou trente-deux ans. Un indice peut-être: il n’y a aucune mère auprès de moi pour me refiler des petites pilules d’arnica. Je regarde mes genoux, les vérifie. Eux aussi, ont-ils encore les croûtes des écorchures d’enfant qu’on s’amuse à peler? Non, j’ai seulement un bleu sur la hanche droite, trace d’un autre choc. Apparemment, j’ai des problèmes d’espace. Ou de corps. Je sors.

Arrivée au bureau. Ma collègue s’attaque aussitôt à ma nouvelle bosse.

– Salut Julia! Hé, hé, on dirait qu’une bosse des maths t’a poussé dessus pendant le week-end!

– Non, c’est un implant, c’est esthétique.

– Tu rigoles?

– Orlan, tu connais?

Regard vaseux de Natacha.

– Lady Gaga, alors?

– Oui…

– Eh bien, c’est la nouvelle mode pour les femmes de demain. Déformer les canons actuels, ajouter des volumes artificiels au visage et créer la beauté de demain.

– Et tu sers de cobaye?

– Laisse tomber. T’es vraiment trop vingt-et-unième siècle…

Je me retourne vers l’écran de mon ordinateur, histoire de clore la conversation. Il est temps de travailler, non? Ma boîte œuvre dans l’accompagnement des utilisateurs de sites de rencontre. Notre mission: leur faire atteindre leur objectif, coucher ou rencontrer la personne de leur vie, c’est selon. J’ai une cliente en ligne qui réclame conseil. Sa dernière date a encore foiré. Que faire? Je lui dis de commencer par la fin, faire une scène de rupture dès le début. Ca vous débarrasse une fois pour toutes des griefs passés et, pour une fois, peut-être allez-vous pouvoir commencer une histoire non parasitée par les mauvais souvenirs…

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