Le buste de Marianne

On me demande de poser pour le buste de Marianne. Qui, on ? L’Etat, rien que ça. D’abord, je suis flattée. Et puis, je doute. Mes seins seront-ils assez gros ? La taille de la poitrine, c’est ce qui compte dans un poitrail. Surtout quand il s’agit d’incarner les mamelles nourricières de la patrie. Heureusement, avec l’art, ce qu’il y a de pratique, c’est qu’il n’y a plus besoin de chirurgie esthétique. Je peux compter sur les retouches pour me faire une poitrine à la bonne taille. Et puis, ainsi, moulée dans le bronze, je ne vieillirai plus.

J’ai toujours refusé tous les titres, médailles et autres premiers prix. Tout ce folklore me rappelle trop le tableau d’honneur et depuis toujours, j’ai une sainte horreur de l’école. Pourquoi accepterais-je aujourd’hui ? Pourquoi moi ? En quoi ressemble-je un tant soi peu à la République française ? En quoi mes traits représenteraient-ils la Liberté, l’Egalité et la Fraternité ?

Je vérifie. Me regarde dans la glace. De Liberté, je n’en vois point. Une femme, passée un certain âge, maîtrise son visage. L’Egalité, elle peut aller se rhabiller. Tout est dissymétrique en moi : léger strabisme et grains de beauté anarchiques. C’est ce qu’on appelle mon mystère : on me croit parfaite, je ne suis que bancale. Quant à la Fraternité, je ne la connais pas. Si j’avais eu une once de sympathie pour moi-même, je ne serais jamais devenue actrice.

Moi, ce que je lis sur ma face, ce sont ces mots : Justice, Travail et Dignité. Justice, parce que je ne cesse de porter réclamation, d’exiger réparation. Comment ? Par le Travail en donnant corps à d’autres vies que les miennes, en me laissant modeler par le désir des autres, des hommes, des metteurs en scène… Dignité parce que si je me prête au jeu, personne ne m’aura. Le meilleur moyen de se cacher est de s’exposer. Mes secrets, je les garde pour moi.

Je pouffe donc au téléphone à la pompeuse requête. Je m’apprête déjà à raccrocher au nez à mon flatteur, « Non, merci, je ne crois pas être digne d’un si grand honneur », quand soudain il me surprend. « Ah oui, j’oubliais de vous dire, pour la première fois, le sculpteur sera une femme. Rencontrez-la et vous déciderez… » Etrangement, j’accepte.

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