L’esthéticienne

Elles n’arrêtent pas de glousser ces deux gamines depuis qu’elles ont débarqué dans le salon. Elles sont jeunes pas, plus de 14 ans je parie. L’une est à peine sortie de l’enfance avec un joli corps fin, de grands yeux bleus et une peau très blanche, l’autre est plus femme, plus brune avec davantage de hanche et de regards appuyés. Des vierges, c’est sûr. Cela doit être leur première épilation. Elles vont sûrement me demander l’intégrale. Histoire de voir ce qu’a fait d’être femme. Si elles savaient. Ca fait mal, c’est tout.

En attendant, je les fais un peu poireauter. Parce que première leçon : ça se mérite d’être femme. Et deuxième leçon qu’elles apprendront dans quelques instants à leurs dépens : il faut souffrir pour être belle…

Elles ne sont pas malignes d’arriver en pleine heure du couscous. Ok, c’est peut-être leur pause-déjeuner, mais, avec mes filles, le vendredi midi, c’est sacré !

On passe derrière le paravent, on rassemble les deux tables sur lesquelles on épile les clientes, on y met une grande nappe en papier, Iman ramène le couscous du troisième étage, et puis toutes les cinq (Khadija, Karima, Iman, Najat et moi), nous nous mettons autour de la table et nous partageons dans le même plat la semoule, les rires et les anecdotes de la semaine.

« Oh la chouma ! » Qu’est-ce que ça rigole ! Parce qu’il ne faut pas croire mais on en voit des vertes et des pas mûres ici. Il faut dire qu’il y a le choix entre les collégiennes voilées, les grandes bourgeoises libérées à l’allure délibérément masculine, les africaines, les midinettes françaises, les mères de famille ou les prostitués… C’est toute la gente féminine qui défile sur la table et elle nous raconte tout! Et loin des hommes, les voiles comme les poils tombent, les langues et les rires se délient.

Le grand débat d’aujourd’hui est ainsi de savoir s’il faut ou non se laver après l’amour. Demain, ça sera comment retenir à la maison un mari infidèle. Et après-demain comment lutter efficacement contre le mauvais œil… On ne se fait pas seulement belle ici, on recharge ses batteries pour repartir à l’attaque.

Mmmh, qu’est-ce qu’il est réussi ce couscous ! Exactement comme je l’aime : croquant et fondant à la fois… Je repasse prendre une bouteille de coca dans la pièce principale où patientent les deux jeunes filles. Elles crapotent nonchalamment des cigarettes, absorbées par le feuilleton égyptien de la télévision du salon. Je leur glisse un clin d’œil complice. « C’est bientôt fini, je m’occupe de vous dans un instant. »

Nous terminons le repas autour d’un bon thé chaud. Puis une par une, mes filles vont laver leur écuelle dans le lavabo qui servira tout à l’heure pour le shampoing ou pour remplir les bacs des pédicures.

Je sépare les deux tables, y dépose un grand drap puis demande aux deux demoiselles de me rejoindre derrière le paravent.

– En culotte et soutif, les filles !

Les deux jeunes filles s’allongent toutes deux sur leur table respective. Je réchauffe la machine à cire. Par terre, des grains de semoule éparpillés se mélangent encore aux derniers poils arrachés. De l’autre côté, un sèche-cheveux se met à vrombir pour ne plus s’arrêter…

Les deux petites observent le plafond et se taisent, un peu terrifiées je devine. Pour leur faire oublier la grande opération épilation, j’engage la conversation. Au fur et à mesure que je leur applique de grandes plâtrées de cire chaude sur les jambes, les aisselles ou le sexe, je leur arrache peu à peu leurs histoires.

L’une s’appelle Jennie (la peau blanche, yeux bleus), l’autre Lubna (regard de braisé et peau dorée). L’une est fille de rabbin, l’autre fille de wilaya. Toutes les deux, bien sûr, sont en seconde au lycée français d’à côté, le lycée Bergson. Cela ne m’étonne pas, elles ont toutes les deux l’allure des petites bourgeoises d’ici: jolies et insouciantes, naïves et vite délurées. Je ne tarde pas apprendre les raisons de leur excitation du jour: Jennie sort avec le nouveau du lycée, un certain Charly, un français, fils d’expat.

Je cherche en savoir davantage. Plus je leur extirpe les poils, plus je fronce les sourcils… J’interroge directement Jennie:

– Et il est juif comme toi, ce garçon?

– Non, et alors?

– Oh, rien. Je pensais juste que ta famille ne verrait peut-être pas ça d’un bon oeil…

– Oh, non, c’est bon. Ils sont au courant. Mes frères en tout cas.

– Et ils ne trouvent rien à redire?

– Non, ils sont trop cool! Je suis si heureuse…

– Pas de doute, cela ne les inquiète pas. Ton Charly partira aussi vite qu’il est venu… Ils doivent imaginer que son passage sera aussi bref dans ton coeur.

– Ahhhhhhhhhhhhhh!, hurle Jennie

Je ne sais si ce dernier cri est davantage lié à la vérité que je lui arrache ou à la dernière bande de cire que je viens de retirer.

– Un conseil, Jennie: protège-toi de tout le monde ! Si j’étais toi, je garderais tout ceci secret.

Mon franc-parler est peut-être rude, mais il faut bien qu’on lui dise la vérité à cette gosse! Car je pressens le pire et je sais combien ni cette société ni la communauté juive ici ne fait de cadeau à l’individu et à l’amour…

– Pour être une femme libre ici, il faut serrer les dents et parfois cacher son jeu. Crois-moi, j’en ai payé suffisamment le prix ! Tu ne te libéreras pas si facilement de la pression familiale, Jennie. Apprends à être maligne et discrète pour vouloir ce que tu veux… Tu viens peut-être en cachette chez moi, eh bien, fais de même avec ce qui est le plus important pour toi…

Sur ce, je lui tapote la cuisse pour lui dire que la séance est terminée… Un portable sonne. Je comprends que c’est l’un des grands frères qui les attend à la sortie pour les amener à la plage. Les deux donzelles se rhabillent pressées et me paient rapidement. Avant de s’échapper, Jennie me glisse un pourboire dans la main et me regarde de ses grands yeux bleus. Je sais qu’elle reviendra vite me voir, et probablement seule la prochaine fois…

Share on FacebookTweet about this on TwitterPin on PinterestShare on TumblrPrint this page