Reconstitution du crime

Ah, j’oubliais, je suis actrice…mais d’un genre particulier. Vous m’imaginez déjà dans des films X, non, mais presque, je joue pour de vrai. C’est moi qu’on appelle pour les reconstitutions de crime. Tous les services judiciaires de France et de Navarre se refilent mon numéro : il n’y a pas victime plus parfaite que moi.

La plupart du temps, c’est la routine. Je dois simuler la femme assassinée par son mari. Scènes de ménage qui tournent mal, cris dans la nuit, excitation dans l’engueulade, coups habituels et répétés mais, malheureusement, pour une fois, un couteau traîne par là ou un radiateur de fonte se trouve au mauvais endroit…

Le travail est minutieux. Nous traquons la vérité. Le jeu est aiguisé, nous sommes à la recherche du passé. Il n’y a pas d’issue pour moi, je finirai inlassablement morte. Comme sur un tournage, nous sommes constamment arrêtés : experts judiciaires qui vérifient au millimètre près nos distances, médecins légistes qui calculent les temps entre chaque blessure infligée, pseudo-scriptes qui nous refilent les accessoires du crime, etc.

« Stop, Ophélia, pouvez-vous encore hurler s’il vous plait ? Nous devons vérifier si les voisins étaient capables ou non de vous entendre. » Et je hurle à réveiller les morts.

On m’affuble le plus souvent de perruques ou de rembourrages. Question de vraisemblance. Je dois ressembler au maximum à la trépassée. Car si je joue, mon partenaire, lui, le plus souvent, revit la scène. Et ce, jusqu’à la fin de ses jours. C’est cela qui m’excite : voir dans les yeux de l’autre la terreur de son propre geste.

Jouer avec des assassins ne m’effraie pas. J’aime mon métier. Il me donne des frissons que je ne pourrais jamais avoir sur scène ou au cinéma. S’il n’y a pas de danger, les pompiers ne sont pourtant jamais loin. La plupart des accusés n’en mènent pas large mais parfois certains s’emportent et deviennent fous. Et alors, gare à ma peau ! J’ai parfois quelques marques de ces excès.

C’est ce qui m’est arrivé aujourd’hui. Un inconnu m’aborde à l’infirmerie :

– Il était temps d’arrêter !

– Oui, sinon, j’allais y passer !

– De toute façon, vous n’auriez pas pu aller plus loin…

– Pourquoi ?

– Vous n’avez pas lu la fin ? Il vous mange ensuite en petits morceaux…

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