Ma petite vanité

Les bribes de notre conversation de la veille me sont revenues :

– Tu sais ce qui te rend belle ? Pourquoi je me suis arrêté à toi ?

– Non. Le fait que j’étais la seule à faire la gueule ce soir-là ?

– Tu te trompes, ce qui m’a attiré en toi, c’est que tu louches.

– Merci pour le compliment.

– Ne te vexe pas. Tu as un œil qui nous regarde, droit et bienveillant, bleu et sans mystère. Si on ne regardait que lui, on cavalerait avec toi sur les prairies vertes du pays d’Heidi. A mon avis, beaucoup restent accrochés à cet œil-là et néglige l’autre. C’est pourquoi on te trouve le plus souvent fade, insipide, niaise. Ce que tu t’empresses en bonne jeune fille sage de confirmer. On te rencontre tous les soirs à l’Amnésia, c’est normal, c’est ton père qui dirige la boîte, c’est un peu ta crèche, et on t’oublie aussitôt. Tu crées l’ennui, le vide, l’amnésie autour de toi. Tu n’as pas d’ami, j’en suis sûr. Mais, moi, j’ai vu l’autre œil. Celui qui diverge légèrement du premier. D’abord, il est plus sombre. Il nous fait plonger dans le bleu nuit de ton lac intérieur. On ne se méfie pas assez de cet œil-ci. Surpris d’y découvrir des abysses inconnus, on s’y précipite. Des algues sauvages nous enlacent et tentent de nous y retenir. Un chant profond nous caresse alors et lorsqu’on voudrait enfin s’enfuir, ne surtout pas savoir ce que nous réserve la suite, tu as déjà claqué la porte derrière toi, méchante petite sirène. Et moi, je reste dans tes cauchemars et tes miasmes, au milieu de tes cris de bête traquée et blessée. Les ressorts de ton lit te pénètrent dans les os et tu en éprouves un plaisir cruel. Le bon Dieu qu’on te donnait sans confession il y a un instant encore est définitivement parti. Ton regard est une vanité, petite tête de mort nacrée, que l’on offrait autrefois à l’être aimé pour lui dire, en guise de menace ou de caresse, que, lui aussi, le tendre, la chair tremblante, il allait mourir. Voilà, c’est ça qui m’a plu en toi.

Les larmes me sont montées aux yeux. Je pleure toujours un peu trop facilement.

– Vous êtes taré !

– Ah, tu me vouvoies de nouveau. Besoin de réintroduire un peu de distance peut-être ?

– Allez-vous faire foutre !

– Tout dépend de toi maintenant. Joue aux gamines si cela te plaît. Je ne te donne pas plus d’un an à vivre à ce rythme-là. Ou accepte ce que je vois en toi et épouse-moi.

J’ai haussé les épaules. Je n’ai rien dit. J’étais flattée.

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