Jeune homme

Faisons les comptes :

– 15 jours se sont écoulés depuis ma rencontre avec Monsieur Jo ;

– 7 depuis mon message laissé sur son portable ;

– 3 depuis mon texto…

– et toujours rien.

Non, ça ne m’affecte nullement. Non, ce n’est pas pour ça que je me lève tous les matins à 6 h pour faire des joggings effrénés. Non, ce mec, je m’en fous, mais, alors, carrément. Rien n’a changé dans ma vie : je sors tous les soirs, je vais chercher ma feuille de route tous les jours et je me fais vomir tous les matins. Je suis dans le bus, casque aux oreilles, musique plein la tête. J’ai un casting pour Royal Canin. Il cherche une grande blonde prête à courir avec le chien de la pub. C’est mentionné qu’elle doit avoir une crinière aussi flamboyante que Junior et le crin soyeux. J’ai d’abord cru que c’était une blague. Mais Peter de mon agence m’a bien confirmé : « Si, si, ma chérie, je t’assure que c’est pour toi ! Tu corresponds parfaitement au profil ! You’re so doggy-lovely ! » Je ne sais pas comment je dois le prendre. Je n’arrête pas de penser à lui. Son dernier baiser lippu sur ma joue barbouillée devant chez moi. Son charme bourru et maladroit. Ses yeux de cocker battu et son nez de coké. Son despotisme minable. Son allure de vieux beau blasé, vulgaire et con. Sa douceur surprenante. Sa pauvre Harley. Il me fait pitié. Il pète plus haut que son cul. Il est moche et surtout il ne me rappelle pas ! Comme je ne dois pas me ronger les ongles, je joue aux morpions sur mon Nokia. Les iPhones n’existent malheureusement pas encore. La musique ne parvient pas à me distraire, je la stoppe et écoute les bruits des conversations.

– Elle est trop conne, cette meuf ! Attends, elle me kiffait trop avant parce que j’étais juif. Elle n’en pouvait plus de mon sexe circoncis et maintenant, elle m’insulte dans les chiottes des lycées.

– C’est qu’une sale antisémite.

– Ok, mais tu peux m’expliquer pourquoi elle s’attaque à ce qu’elle aimait le plus en moi ?

– Je ne sais pas, mec. Ca doit être les désillusions de l’amour.

– Arrête ton char, fais pas ton Roméo à deux balles. Tu veux que je donne la réponse : ce sont toutes tes salopes. Elles tournent aussi vite leur veste qu’elles te sucent la queue.

– Tant qu’elles ne te sucent pas le cœur…

Charmant… Finalement, je préfère encore écouter la Compagnie Créole. Je ferme les yeux. Ca sent bon. Il me semble reconnaître un parfum. Une sorte de vétiver, un sillage chypré, puissant. Je souris, enivrée. Je me laisse bercer par l’odeur délice. Surtout ne pas se retourner. Rêver à l’homme d’un tel parfum. Un homme d’un certain âge dont la vie aurait tanné le cuir. Et oublier cette chienne de vie ! J’ouvre les yeux. Levallois-Perret, terminus du bus, tout le monde descend. J’ai juste le temps d’identifier le porteur du parfum. Son jean lui tombe sur les fesses, il a la peau douce de l’enfance et la casquette à l’envers, il n’a pas plus de seize ans. C’est alors que mon téléphone sonne. Numéro inconnu. Je décroche, pleine d’espoir.

– Allo, Laetitia ?

Je reconnais immédiatement sa voix rocailleuse. Je rougis et balbutie la réponse la plus bête que je puisse trouver :

– Euh, oui, c’est moi, vous désirez ?

– Ah, excusez-moi, j’ai dû me tromper de numéro. Je voulais parler à une fille, pas à une opératrice lessivée d’un centre délocalisé au Maghreb.

– Non, Johny, ne raccroche pas, s’il te plait ! Je suis dans le bus, c’est un peu le bazar ici. J’ai été un peu surprise. (je hurle) Mais c’est bien moi, oui, Laetitia !

– Y a pas de doute, ça te fait pas du bien les transports communs, baby ! Toi, t’aurais besoin d’une moto !

– Oui, merci encore pour le ride de la dernière fois.

– Ca te dit d’en refaire un ? Je viens te chercher ce soir à 8 h chez toi, je t’amènerai dans le meilleur resto de Paris. T’es pas anorexique j’espère ?

– Non, bien sûr que non ! (je mens, je raconte n’importe quoi) Non, je suis juste mannequin. Oh, merci ! A ce soir !

Il a déjà raccroché… Je regarde mon portable, l’esprit totalement vide, les jambes tremblotantes. Les connexions ne se font plus dans mon cerveau. Je regarde, médusée, mon écran…Jusqu’à ce que je distingue des chiffres qui reprennent sens. Il est 16h15. J’ai soit trente minutes de retard pour mon casting. Le pire, c’est que je m’en fous. Je n’ai plus envie de courir avec le chien de Royal Canin. Je n’ai plus envie de me faire mater mes dents pour voir si je suis une bonne pouliche. Tout ce que je veux, c’est rentrer chez moi et me préparer pour Johny. Me récurer de a à z, traquer le moindre poil, lisser le moindre défaut. Bien sûr, je ne veux pas coucher mais seulement être parfaite pour lui, ce soir. Parce que oui, ce soir, j’ai rendez-vous avec Johny H !

 

Share on FacebookTweet about this on TwitterPin on PinterestShare on TumblrPrint this page