Bleu nuit

Malgré ma fourrure, une fois dehors, je tremble.

– On se casse de ce bordel ? Ca te dit un tour en moto ?

Je ris. J’ai l’impression d’être draguée par mon grand-père.

– T’es jolie quand tu souris. Tu vois, il ne t’en faut pas beaucoup pour y arriver.

Il joue avec son porte-clefs comme un gamin de dix ans qui partirait chercher pour sa maman des croissants à la boulangerie. Je crache mon chewing-gum comme la caillera que je ne suis pas et me décide à lui donner le change :

– Tout dépend… C’est quoi, ta moto ?

– Bleu nuit, c’est ainsi que je l’ai surnommée. Une grosse Harley Davidson, elle vient direct des Etats-Unis. Je l’ai conduite avec Dennis Hopper, c’est te dire !

– Vous cherchez à m’impressionner, là, non ?

–  La vérité si je mens. Alors, c’est oui ?

–  Yes, Johny.

Je prononce pour la première fois son prénom dans ma bouche. En savoure le goût des consonnes et des voyelles mêlées, le Jo un peu ridicule, sonnant et trébuchant sur la marche qui suit, celle du reniement. Joh-ny balance sa clope et me conduit jusqu’à son engin. Je me demande s’il exagère consciemment son allure de cow-boy. Ces jambes arquées et cette tête dodelinante, ce n’est pas un peu de trop ? Il joue à être son guignol ou l’est-il vraiment ? C’est ça, le grand Johny ? Une caricature grotesque qui essaie de se tringler une pauvre nana, c’est-à-dire moi, à la sortie des chiottes et qui ne trouve rien de mieux que de l’appâter avec son vroum-vroum ?

Il enfourche sa bécane. Bras en l’air et pieds qui touchent à peine les freins, il a de nouveau treize ans. Le monde est trop grand pour lui. Pour moi aussi. Le ridicule ne tue pas. J’écarte les cuisses, pose mon cul derrière celui du rocker et referme mes jambes trop maigres sur lui. Il me tend son casque. J’agite mes longs cheveux blonds au vent avant de le mettre. J’ai vu autrefois Bardot faire ça. Je m’imagine irrésistible.

– Et vous, vous n’en mettez pas ?

– Non, baby, en Harley Davidson, je n’ai peur de personne. Pas même de toi. Tu ne connais pas la chanson ?

En guise de réponse, j’agrippe mes bras trop longs autour de son torse. Je suis prête et ensemble, nous partons dans la nuit.

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