Toilettes

Je titube. Heureusement la foule autour de moi m’empêche de tomber. Je me glisse entre les corps agités du dance floor. Le dégoût me monte aux lèvres. Une main saisit ma hanche. Je retourne la tête, un grand blond sautillant manque de m’embrasser à pleines dents. Flash du stroboscope. Je fuis cette terrifiante beauté aryenne. La sueur, la fumée et les parfums coûteux m’oppressent. Je me précipite aux toilettes. Deux nanas s’alignent des rails de coke puis comparent leur cul dans le miroir. Je ne fais pas la fière. La lumière noire des discothèques, réservée aux toxicos, nous enveloppe de son érotique halo. Moi, je m’en fous, je n’ai pas besoin de voir pour mon trip. Je cherche une chiotte tranquille. Je penche la tête sous les battants à la recherche d’une cuvette orpheline d’une paire de jambes et d’une petite culotte baissée. Celle du fond fera parfaitement l’affaire. Je m’y refuge. Enfin, seule ! Je ne tarde pas. J’ai la technique. Je me mets deux doigts dans la bouche. J’appuie la main gauche contre mon sternum et j’extirpe mes entrailles. Je titille ma glotte, le clitoris des boulimiques. Ca monte, oui, je sens que ça monte. Oui, là, ça vient. Oh, que c’est bon ! Enfin, je vomis. La bile me remonte, l’alcool me brûle le gosier. Ca pue. J’en veux encore. Je dégueule. Je jouis. Enfin, mon corps est aussi vide que mon esprit. Je suis flageolante, épuisée d’avoir expulsé  toute vie en moi. J’ai bien la confirmation que je ne suis qu’une merde. J’ai honte. Et, enfin, le sentiment de bien-être m’emplit de sa douce quiétude. J’essuie méticuleusement toutes traces. Je ramasse ma vomissure à coup de papier toilette, nettoie comme je peux ma souillure sur ma peau tachée et éponge le marbre froid du réceptacle. Je pousse la porte, digne. Mon maquillage a dû couler. Il va falloir laver les laves de mascara. Je me regarde dans le miroir. Ma gorge est gonflée, mes yeux noyés de noir, mon nez rouge. Je recompose l’ensemble. C’est l’autre versant du plaisir : dissimuler l’effondrement passé et, de nouveau, prétendre. L’assouvissement du mal permet de replonger dans la bataille. Je vomis et je repars. Je me détruis et hop, je me reconstruis aussitôt. Je me martyrise et me ressuscite. Foutue éducation judéo-chrétienne quand tu nous tiens ! Voilà, je suis prête à affronter le monde. Ne reste que l’odeur dont je ne parviens pas à cacher. Rance. Répugnante. Tenace. Je suis dans un lieu chic, il doit forcément avoir un vaporisateur ici. Je m’en asperge. C’est pire que mieux. Je sens à la fois la cocotte et les miasmes. Parfait, personne ne viendra me faire chier. Je sors triomphante. C’est alors que je le vois. Là, en face de moi : Johny. Je ne peux l’éviter, il m’attrape doucement le bras :

– Je vous attendais.

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