La planche de surf

Il m’écrase de tout son poids. Ce n’est pas qu’il soit particulièrement lourd, Bob et Nigel pèsent bien davantage. Mais, lui, cet inconnu s’est totalement allongé sur moi. Je sens son manque d’assurance, son angoisse, son inexpérience. Ce n’est pas avec celui-là que je vais beaucoup flirter avec les vagues ! C’est un hippopotame qu’on m’a mis sur le dos. Je déteste sa peur, elle m’angoisse. C’est comme ça, je vous parie, qu’il va me casser le bout de mon nez.

Les flots moqueurs viennent se balancer contre nous et le courant nous emporte à sa guise. Le grand dadais sur mon dos ne sait pas quoi faire… Il ne pourrait pas appeler un peu à l’aide et ravaler sa fierté ? Non. Allez, mon grand, essaie un peu de te mettre debout, de prendre la vague, de te dresser ! Allez, un petit take off à l’instant x, avant que la vague ne se brise, c’est facile à faire, non ?

Heureusement, voilà Jennie qui arrive à coup de palmes bleues…

– Charly, descends, tu vas trop loin ! Essaie de prendre les vagues plus bas, je t’assure que tu y arriveras mieux…

– Oui, oui… Mais je voulais montrer que j’y arriverai !

– Tu n’as rien à prouver à personne. Ne te compare pas aux autres ! Si tu savais, le surf, ça prend du temps… Mes frères, par exemple, ont appris de surfer avant de marcher… Allonge-toi bien et rame. Je te suis si tu veux…

Et comme un poisson pilote, Jennie nous raccompagne, moi et mon maladroit passager, jusqu’à la plage.

– Je n’ai pas aimé comment ton frère m’a parlé.

– Oh, t’inquiète, c’était juste pour assoir son autorité face à Mohamed le gardien de l’oued et lui montrer qu’il nous contrôlait…

– Ouais, ouais, il a fait le grand frère, quoi…

Jennie, un peu essoufflée par tant de nage, pose un instant ses longs bras fins sur moi. Mon Charly en profite pour s’assoir un peu. Nous flottons tous les trois, loin du banc des autres surfeurs…

– Mais, c’est vrai aussi que tu allais un peu trop loin dans la bagarre. Vous auriez pu vous faire mal.

– Excuse… C’est juste Medhi, il m’énerve parfois…

– Quoi, il t’énerve ?

– Ben, oui, il est toujours là à jouer son Roméo avec toi !

– Normal, c’est son rôle !

– C’est facile pour lui, il te connaît depuis toujours.

– Mais ça n’a rien à voir.

– Si, il a triché.

– Comment il a triché ?

– Quand les rôles ont été distribués, c’est moi qui aurais dû être Roméo et pas lui, c’est tout ! Il a profité de sa complicité avec toi. C’est vrai, ensemble, on dirait le couple parfait ! Mme Chassé n’y a vu que du feu.

Jennie s’appuie sur moi et vient se hisser à côté de son interlocuteur boudeur. Ils murmurent maintenant. Je les entends à peine, je les sens collés tout l’un contre l’autre… C’est le froid peut-être qui les rapproche… Mais il serait quand même temps de rentrer, non ?

– Ah oui ? Comme ça, ça t’aurait plu de jouer mon Roméo. Et je peux savoir pourquoi ?

– Parce que c’est le rôle principal tout simplement…

– Seulement ?

Charly n’a pas le temps de balbutier davantage face à la tenace Jennie. Un rouleau surprise chavire soudain mon équipage. Je fais un magnifique rouli-roula sur moi-même qui me permet de voir sous l’eau Jennie embrasser à pleine bouche le Roméo qu’elle s’est choisie…

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