Le gardien de l’oued

Quand je les ai vu arriver au loin, à slalomer dans les dunes et les chantiers de la côte, leur voiture-tank lancé à fond les caisses et la musique à tue-tête, j’ai compris qu’ils étaient bien énervés aujourd’hui… Inch’Allah, espérons qu’ils ne m’écrasent pas une de mes chèvres au moins !

Quand ils se sont enfin arrêtés à mon barrage de fortune, – pour aller jusqu’à l’oued, il faut passer à travers mes champs-, j’ai été à peine rassuré en voyant leur caisse d’excités remplie à ras-bord. A l’avant, j’ai reconnu les deux jumeaux surfeurs, Bob et Nigel, à l’arrière, Jennie la zouina entourée de Medhi, son ami d’enfance, et d’un autre que je n’avais encore jamais vu : un grand roux maigre, à l’air mauvais. Ca promettait…

Une chose était sûre: tout ce monde avait bien besoin de se rafraîchir les idées. Qu’ils aillent donc surfer ! Rien de tel que l’océan pour vous remettre à votre place. Surtout dans cette chaleur de fin d’été… J’ai ricané et je me suis allumé une clope offerte par l’un des jumeaux.

Plus tard, alors que le soleil commençait à se coucher, j’ai rassemblé mes bêtes. J’en ai profité pour gravir la dune et jeter un œil sur ce qu’il se tramait de l’autre côté. D’abord, j’ai été rassuré en voyant une dizaine de mouches noires stagnant sur les flots dans l’attente amoureuse de la prochaine vague. Les surfeurs surfaient, tout était normal.

Ce qui l’était moins, c’était le spectacle des trois autres sur la plage… Jennie était au centre en bikini. Malgré moi, j’ai bandé à la vue de ces deux seins naissants. Les deux jeunes mâles qui l’entouraient, Medhi et le rouquin, semblaient parcourus du même désir : ils tournaient en cercle autour d’elle, furieux, glapissant comme des chiens qui veulent baiser… Ca gueulait dans tous les sens à coup de « Roméo », « Mercutio », « Tybalt » et « tueur de rats ! ». Seulement,  quand les deux coqs en sont venus au poing, j’ai accouru pour les empêcher de se massacrer…Et c’est moi qui me suis fait rabrouer ; « et Putain, merde ! Mais ce con vient tout gâcher ! » a hurlé le blanc-bec. Je lui aurais cassé la gueule…

Mais Bob, le grand frère protecteur, est alors arrivé en trombe, sa planche encore pendouillante à la cheville, et nous a séparés. Jennie lui a aussitôt expliqué qu’ils étaient en train de répéter, que tout allait bien, qu’il y avait juste eu un malentendu. Je n’avais juste pas compris que tout ceci était pour de faux. Et que ce n’était rien si Charly saignait du nez. Un dérapage de la répét, c’est tout. Ils jouaient seulement la scène où Roméo (Medhi) massacre le cousin de Juliette : Tybalt, joué par l’autre idiot, un certain Charly…

Bob s’est excusé platement auprès de moi et a ordonné au dénommé Charly d’aller se calmer un peu les nerfs dans l’océan. « Ca t’apprendra le respect », lui a-t-il dit. Moi, j’ai conseillé à Bob de surveiller sa sœur d’un peu plus près.  Elle n’a plus l’âge pour trainer sur la plage avec deux vauriens de son âge. Et je suis retourné à mon bled et mes brebis…

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