Alice au pays des tableaux Excel

Alice aimait collectionner les hommes et les chaussures. Pas des chaussures banales, non, des escarpins ! Elle avait commencé à s’élever à partir du moment où il avait fallu les embrasser, ces messieurs. Les deux allaient de pair : hisser ses gambettes et balancer ses fesses, enlacer et puis délaisser des Charles, des Medhi, des Paul, des Pierre, des verts et des pas mûrs.

Alice aimait commencer une relation par une lettre de rupture, jouer à la fil-de-fériste toute une journée sur des talons trop perchées, jeter aux oubliettes un amoureux décidemment trop transi et faire résonner le pavé à coup de talons aiguilles. Alice n’était pas méchante, juste un peu légère.

Une fille pareille aurait dû être danseuse de cabaret. Ca serait oublié combien Alice était maligne. Elle décida de devenir comptable. D’abord, parce qu’elle raffolait des chiffres, des suites et des tours de passe-passe. Toutes sortes de choses abstraites que lui offrait, en toute impunité, la comptabilité. Le métier était des plus établis, ce qui signifiait aux yeux de tous, l’un des plus ennuyeux au monde. Tant mieux, que rêver de plus parfait ? Et Alice s’amusait à dissimuler dans ses tableaux Excel les résultats honteux et les non-dits, à échanger des pertes en bénéfices, à gonfler les projections financières en désirs d’avenir…

Pour se rendre chez Alice, il fallait monter les cinq étages de son immeuble brinquebalant du dix-huitième arrondissement. Ce qui explique pourquoi, ce matin-là, sa sœur sonna si essoufflée à la porte de son appartement. Mais pas seulement… C’est ce que n’allait pas tarder à découvrir Alice…

« PiouPiouPiou !!! » Oh non, la sonnette d’entrée ! Déjà, à cette heure ? Alice escalade du regard l’épaule de son nouvel amant. Il dort encore dans un rêve de thé blanc, la peau lisse et imberbe. Celui-là, elle l’a choisi en raison de la virilité de son nom : Akihiro. C’est beau, non ? Mais revenons à nos moutons. L’écran lumineux de son réveil lui confirme la triste vérité : 7h30. Pas une heure pour sonner chez les gens ! Et merde, ça doit être encore un ex vengeur qui vient réclamer des droits qu’il n’a jamais obtenu.

Alice enfile au passage le premier vêtement qui lui tombe sous la main, en l’occurrence la chemise noire Yamamoto de sa conquête de la nuit. Malheureusement, son esprit n’est pas assez éveillé pour discerner les bras de la tête du vêtement déstructuré. Alice se retrouve avec un sein à moitié en l’air, un bras endeuillé et l’autre orphelin. Qu’importe, elle n’a ni le courage de se changer ni celui de comprendre la logique de l’habit. Un gros pull au-dessus de tout ça fera l’affaire. De toute façon, il n’y a qu’à expédier cet opportun au plus vite.

Pas de chance quand même ! Elle s’est déjà fait démonter sa moto cette semaine par un autre dépité… Alice soupire. On dirait que les hommes sont de moins en moins joueurs. Comme c’est poisseux cet esprit de sérieux, comme c’est malheureux cette manière de tout prendre  au premier degré ! Si l’on ne peut même plus faire l’amour à la légère sans retrouver sa bécane déglinguée et son sommeil écourté ! Enfin…

Ne reste plus qu’à enfiler ses mules en satin noire et en plumes de boa. Ca y est, la voilà prête. Alice n’a aucune idée de l’affreux bobard qu’elle s’apprête à débiter qui calmera les ardeurs du mâle éconduit. Mais elle n’a peur de rien et ouvre la porte. Elle sait bien que l’inspiration viendra toujours la sauver au moment voulu.

Elle est presque déçue quand elle découvre une petite brune voluptueuse étriquée dans un tailleur rose, tenant à bout de bras une mystérieuse mallette noire : sa sœur impatiente et transie sur le paillasson, Sarah cachée derrière des lunettes de soleil.

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