L’insula, c’est aussi une île

Mes jambes flottent dans le vide. Mes mains s’accrochent à la rambarde et mon esprit est suspendu à la détresse de cet homme. Il parle à un ballon de frappe et le martèle de coups. C’est peut-être tout simplement ça, la folie, être désespérément seul face à un boudin sans vie ? Un premier cri s’élève du trottoir puis encore un autre et un autre. On doit m’avoir repérée en bas, dans la fournaise. La ville hurle et panique sous mes pieds. Je m’en fiche. C’est ça, appelez les pompiers mais soyez plus discrets ! Je risque d’être démasquée par Wajdi Kessous, alias Paul Brenner, dangereux pédophile. Trop tard… Son visage se penche vers moi.

– Incroyable, la voisine. Mais qu’est-ce que vous foutez là, vous ?

– Euh, c’est une longue histoire. Je cherche mon… chat !

– Ah oui ? Pourquoi avez-vous fouillé mon appartement ? Qu’est-ce que vous me voulez ?

Pour une fois, je me félicite de mon absence d’insula. Désolée, vieux, l’interrogatoire sous la torture, ça ne marche pas avec moi. Je prie pour que mes bras tiennent jusqu’au bout. Je soulève mon visage vers mon tortionnaire et décide de jouer à la maligne :

– Rien, je voulais juste apprendre à vous connaître.

– Pour entretenir des bons rapports de voisinage, j’imagine. Et alors ?

Je commence à avoir des crampes aux muscles. J’essaie de gagner du temps. N’importe comment, à vrai dire.

– Qui sont Aurore et Céleste ?

– De quoi, je me mêle ? Mes deux petites filles de 5 et 7 ans.

– Désolée mais nous ne sommes jamais présentés. Je m’appelle Carolina et vous ?

– Wajdi, enchanté.

– Mais sur votre boîte aux lettres, c’est Paul.

– C’est mon deuxième nom. Si vous croyez que c’est facile de trouver un logement quand on s’appelle Wajdi Kessous. Au fait, tout va bien ? Vous n’avez pas besoin d’aide, je suppose. Avec votre métier, vous êtes habituée aux situations inconfortables.

J’aperçois pour la première fois qu’il a des beaux yeux à la David Bowie, l’un est bleu clair, l’autre gris foncé.

– Pardon ?

– Vous êtes cascadeuse, non ?

– Non, mais merci, c’est une bonne idée. S’il me reste un avenir, j’y penserai.

Il me tend le bras.

– Ça suffit, la plaisanterie a assez duré. Accrochez-vous bien à moi. J’ai déjà eu une journée assez difficile comme ça. Je n’ai pas envie d’avoir le mauvais œil jusqu’à la fin de mes jours.

Je ris nerveusement. Ma main droite lâche le garde-fou. J’hésite un instant à lui prendre le bras. Le temps d’un millième de seconde, je me rends compte que je crains plus de lui faire confiance que de tomber. J’ai donc peur ! Heureuse, je m’abandonne à l’inconnu.

 

Épilogue

Carnet de Carolina

2425ème danger

J’ai trouvé ce qui faisait encore plus peur que la peur : la rencontre avec une autre solitude…

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