L’oeil de Judas

J’habite sous les combles d’un vieil immeuble qui tient brinqueballant entre deux autres ruines. Ici, les murs sont en carton : impossible de ne pas entendre son voisin. Depuis des mois, je subis donc les bruits de chasse d’eau de Paul Brenner, ses râles, ses coups de poing martelés, sa musique d’énervé et ses longs silences. Heureusement, pour moi, il est presque toujours aux abonnés absents.

Mais, pour une fois, je croise ce type lunaire aux aurores. Il est 6 heures du matin, il est cramoisi de sang et il me claque sa porte au nez. Quelque chose cloche, non ? Que dirait Irène ? Pas de doute, les serial killers sont parmi nous. Et si je découvrais enfin la peur ? Après avoir été hôtesse de l’air, intérimaire en centrale nucléaire ou pêcheuse sur chalutier, je trouverais finalement la frayeur grâce à mon voisin de palier ? C’est l’occasion rêvée, je ne veux pas la louper.

Je me poste à ma porte d’entrée, l’oreille aux aguets, l’œil rivé au Judas. Un moment ou l’autre, Paul Brenner quittera son logis et alors je m’introduirai chez lui. Enquêter en douce dans l’appartement d’un psychopathe ne m’effraie pas plus que de sauter du dixième étage.

Une heure, deux heures, trois heures, quatre heures, j’attends, sur le qui-vive. Il faudra bien qu’il sorte. Il aura faim ou besoin de désinfectant. Je savoure avec délices ces minutes annonciatrices d’un plaisir inconnu à venir. Un bruissement de pas, ça y est, le voilà dehors ! Je l’examine plus attentivement : petit, sec, brun, les cheveux bouclés, les pommettes hautes, un peu amoché. Il pourrait être presque beau s’il ne tirait pas cette mine patibulaire. Je l’écoute dévaler l’escalier. C’est à moi de jouer maintenant.

Ni une ni deux, je saisis ma dernière radiographie. Avec tous mes accidents à répétition, c’est bon, j’en ai un stock chez moi. J’ai de la chance, il n’a pas fermé à clef. Je glisse la radio dans le jeu de la porte. Je mets quelques coups de pied, ça marche, le mystère s’ouvre à moi.

Première déception, la pièce est quasi nue et aucun cadavre de femme n’y traîne. Seul un punching-ball délaissé pend au centre de l’espace. Au mur, un poster de Robert de Niro dans Taxi Driver me regarde, narquois. Je découvre une télé, entourée de piles de DVD X, un canapé-lit Ikéa, un frigo vide, des bouteilles de bière dans la poubelle, une douche sale. Bref, rien de très croustillant à se mettre sous la dent, à part la localisation de l’origine de ma fuite d’eau dans les WC… L’univers d’un vieux garçon, c’est tout.

Attention, il ne va pas tarder à rentrer. Je n’ai pas le choix, je dois fouiller. Je me dirige vers son bureau. Enfin, les voilà, mes trésors. Tiens, tiens, une carte d’identité… Incroyable : Paul Brenner ne s’appelle pas Paul Brenner mais Wajdi Kessous ! Monsieur se cache sous un faux nom, intéressant… Ce n’est pas tout, il y a là aussi des polaroids de deux petites filles sous lesquels il a écrit au feutre rouge les noms d’Aurore et de Céleste. C’est encore pire que je ne le pensais… un pédophile !

Soudain, j’entends des pas dans la cage d’escalier, mon Dieu, il rentre ! Vite, tout remettre en place et fuir ! Il n’y a aucune cachette ici, ni placard ni lit où se dissimuler, je n’ai qu’une solution : la fenêtre !

 

 

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