Wajdi

J’ai un talon aiguille sur la tempe. Un couteau KM2000 sur le cou. Elle est derrière moi. Je sens son haleine. Fétide. Ce devait être ma dernière cliente de la nuit… Et merde !

Quatre heures du mat’. La ville était déserte. Je sillonnais les boulevards. Enfoncé dans mon fauteuil en cuir, je me laissais aller à la sensualité de la conduite. Je semais ma douleur dans le labyrinthe des rues. Je m’oubliais. M’approchais des quartiers chauds dans l’espoir de trouver quelqu’un. Une nana, plutôt du genre baraque, m’a enfin fait signe au loin.

« Direction Saint-Denis, rue Lorget, s’il vous plaît », m’a-t-elle demandé. N’importe quel autre taxi aurait refusé la course. La nana avait l’air aussi bourré qu’ébréché : bas filé, jupe trop courte et voix cassée. N’importe quel type sensé aurait filé à toute allure, abandonnant cette source d’emmerdes sous le trottoir. Moi, non, j’ai accepté.

Elle me dit de ne pas déconner et de me refiler vite la monnaie. Et tout ira bien. Je regrette de ne pas être un taxi new-yorkais protégé par sa vitre de verre. Quel con mais quel con ! Pour un ancien tox, je ne suis même pas capable de reconnaître les yeux caves et le désir assassin. Où sont donc passés mes instincts ?

Le jour pointe son nez, je suis dans la zone. La fraîcheur du petit matin disparaîtra bientôt et la canicule étouffante de ces derniers jours nous reprendra tous à la gorge. La mort est presque tentante. J’hésite à m’y abandonner.

Fini la vie de défonce, fini les mensonges ! C’est vrai, depuis, combien de temps, n’ai-je pas dormi ? Je roule toutes les nuits dans un taxi qui n’est pas le mien. Je n’ai pas assez d’argent pour m’acheter une licence. Je suspends ma respiration quand je vois les flics. Le moindre écart ou dépassement de vitesse et c’est la fin. Alors, je chiffre, je ramasse n’importe qui et je ne compte pas les heures. Le travail est ma méthadone. Quand je rentre, j’enfile un short et je vais courir comme un dératé. Je suis clean désormais. Juste un petit splif de temps en temps pour me détendre. Ensuite, je démolis mon punching-ball à coups de poing, en attendant que l’obscurité revienne pour sortir. Je pense à mes filles.

« Tu rêves, mon cœur, ou tu chies dans ton froc ? » Sa voluptueuse poitrine se presse contre mon épaule. Mon coude est contre son diaphragme. Je calcule exactement mon coup. Sec et vif, direct dans le plexus solaire. De quoi lui couper le souffle et me redonner l’avantage. Et tant pis si la légitime défense m’oblige à frapper une femme. Go !

Le couteau glisse sous mon cou, elle se plie en deux sur le siège arrière, l’escarpin tombe à la place du mort. Je sors, ouvre la porte arrière et la précipite dans le caniveau. Elle me résiste à peine. Je fuis. Goût métallique dans la bouche. Odeur âcre du sang. Plaies ouvertes. Honte de m’en tirer. Elle m’a blessé, la chienne. Je conduis à tombeau ouvert. Je me soignerai plus tard. À la maison. J’éteins mes phares de ma caisse. Je veux récupérer ce que j’ai perdu. Je me gare, enfin.

Code, porte d’entrée, je monte les escaliers de mon immeuble cahin-caha. J’y suis presque. Un bruit. Une porte s’ouvre. Ma voisine de palier sort et m’interpelle. Quand ce cauchemar va-t-il donc se terminer ? Encore une autre harpie, cette espèce de grande rousse. Une cascadeuse ratée, selon moi. Toujours en train d’arborer une jambe ou un bras dans le plâtre. Arrêtez les folles, je n’en peux plus. C’est la loi du Talion ou quoi ?

– Vous avez besoin d’aide ?

– Non, ça va très bien. Merci.

– Vous pissez le sang. Vous voulez que j’appelle une ambulance ?

– Merci. Ca va très bien.

– Mais…

– Fichez-moi la paix.

– Salut !

Et je lui claque la porte au nez. Ouf, sauvé !

 

 

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