Carolina

– Je voudrais un dernier baiser.

– Vous êtes sûre ? Un grand ou un petit ?

– Un grand.

– Très bien, cela vous fera 4,50 €. Vous payez comment?

– En cash, bien sûr.

Le serveur est si mignon que j’en oublie presque toute politesse.

– Attendez. Irène, tu veux quelque chose ?

– Oui, je prendrais bien un jardin dévasté. Merci, Carolina.

– 9 € s’il vous plaît.

Cela sera donc coco, mangue, ananas pour moi et fraise, kiwi, banane, orange pour Irène. Le bar à cocktail est désert aujourd’hui. La chaleur et le week-end de l’ascension ont fait fuir tous les habitants de la ville. Nous nous asseyons sur les hauts tabourets. Je me cogne le genou droit aux pieds de la table. Mon bleu risque de virer encore de couleur. Je souris, Irène grimace de douleur pour moi. Elle s’apprête à me sermonner, je la connais. Je préfère changer de sujet.

– Tu as vu ? Il avait les yeux de la même couleur que son t-shirt. Je me demande si c’est l’un des critères d’embauche ici : regard azur et belle prestance physique exigés.

– Carolina, tu devrais faire un peu plus attention.

– À quoi ?

– À toi, tout simplement. Regarde, en moins de cinq minutes, tu m’as oubliée le temps d’un flirt. Et tu t’es encore blessée…

– Oh, ça va. On ne va pas revenir là-dessus. Ce n’est pas de ma faute si je n’ai pas d’insula.

– De quoi ?

– D’insula ! Je te l’ai déjà expliqué. C’est une région dans le cerveau qui permet de ressentir la douleur physique. Eh bien, moi,   c’est simple, je n’en ai pas. L’eau peut me brûler, la lame m’écorcher, les prises électriques m’électrocuter, je ne souffre pas. Je peux te dire que cela n’a pas été facile de survivre jusqu’ici. Je suis une miraculée. C’est physique, je ne peux pas avoir peur. J’ai dû tout apprendre en observant et imitant les autres. Tu comprends ? Regarde, j’écris tout sur un carnet mémo pour me souvenir des dangers.

– Enfin, ce n’est pas une raison pour être nymphomane !

– Ne sois pas jalouse, cela n’a rien à voir.

– Si, justement. Sors ton carnet et retiens cette histoire.

Si j’avais voulu chercher mon exacte opposée, je n’aurais pas trouvé mieux qu’Irène. C’est peut-être l’une des raisons pour laquelle je l’aime tant. Elle est petite et brune alors que je suis grande et rousse. Elle est aussi mesurée et avisée que je suis exubérante et casse-cou. Irène est mon garde-fou, je suis son grain de folie. Enfin, elle est aussi têtue que je suis conciliante. Je n’ai donc pas d’autre choix que de l’écouter :

– Je tiens cette histoire de ma sœur qui la tient d’une amie. Voilà, c’est l’histoire d’une fille qui sort avec ses copines en boîte de nuit. Tout se passe bien, elle boit beaucoup et s’amuse follement. Malheureusement, elle perd vite tout contrôle d’elle-même. Et se retrouve ainsi aux chiottes à faire une petite gâterie à un mec. Si tu vois ce que je veux dire… Le jour se lève. Le type l’invite pour un dernier drink chez lui. Elle hésite mais ses copines l’en empêchent. Il leur tarde de rentrer et les conneries, ça suffit ! Sur ce, chapitre clos, échange de numéros et retour à la casa.

– Et il ne l’a jamais rappelée, c’est ça ? Quel salaud !

– Non. Les jours passent puis les semaines au même rythme que s’enchaînent, pour elle, rhumes, gastros et autres maux. Épuisée, elle consulte son médecin, qui ne trouve rien. Branle-bas de combat et analyses en tout genre jusqu’à ce qu’on trouve des bactéries cadavériques dans sa bouche.

– Berk !

– La police intervient et lui demande alors de bien réfléchir à tous ses actes au cours des trois dernières semaines. Elle raconte l’épisode de la discothèque et donne le numéro du mec. Les flics se rendent à son domicile et… découvre trois femmes pendues dans son salon.

Irène reprend sa paille et aspire les restes de son jardin dévasté, apparemment heureuse de son petit effet. Je la regarde, sidérée.

– Attends, j’ai oublié ma lampe torche et mes marshmallows ? C’est quoi cette légende urbaine à deux balles ? De la propagande anti-sexe ? La dernière campagne contre le Sida ? De la pub d’intégristes pour le retour de la femme à la maison ? Houhou, peur sur la ville, le loup est parmi nous !

– Non, j’essaie juste de te faire prendre conscience de certaines réalités.

– En jouant à la mère-morale-fouettarde ? Merci, je m’en serais bien passée.

– Attends, j’ai réussi à te faire flipper ?

– Oui. Je ne ressens pas la douleur physique mais celle morale, oui !

– Génial !

Carnet de Carolina

2424ème danger : les Barbes Bleus existent encore, s’en méfier… Oui mais comment les reconnaître ?

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