Marrane

« Je suis ce que je ne suis pas, une femme habitant un corps d’un homme, un juif se déguisant en chrétien, une danseuse nue se cachant dans un gâteau. Je suis marrane. Trait caractéristique de mon identité ? Un palimpseste confus. Et d’une pierre deux coups, je mets allégrement au tapis vos traditionnels couples antagonistes : féminin et masculin, parole et écriture, raison et folie, sensible et intelligible. Je joue avec les mots et vos repères. Je déplace les oppositions mais ne les anéantis pas. En tout en dérision, j’invente la déconstruction. Qui suis-je ? Je lève le masque pour mieux me cacher ensuite : Jacques Derrida.

Telle est la confession éclairante ou plutôt la « circonfession » d’un des piliers de la French Theory : « je suis de ces marranes qui ne se disent même pas juifs dans le secret de leur cœur, non pour être des marranes authentifiées de part ou d’autre de la frontière publique, mais parce qu’ils doutent de tout, jamais ne se confessent ni renoncent aux lumières… ».

Aujourd’hui, à nous de suivre les traces éparpillées de ce grand philosophe français pour mieux en comprendre la pensée fragmentée… »

Et bien voilà, mon article est bien parti ! Au bout du compte, rien de plus facile que de philosopher. Il suffit de s’identifier au personnage, en l’occurrence ici un crypto-juif un peu compliqué. Mr Francis Fukushima n’a pas à s’inquiéter, je prends bien soin de sa vie. J’espère qu’il en fait autant de la mienne.

Je m’engonce dans mon fauteuil en cuir. J’ai envie d’un cigarillos, moi, qui ne fume pas. Le siège embrasse parfaitement ma nouvelle paire de fesses, plus familiarisé que moi avec ce corps qui m’est étranger. Je m’étonne encore d’être là, à ce bureau de vieux garçon. C’est vrai, pourquoi n’ai-je pas pris la clef des champs aussitôt le grincheux parti ? Pourquoi n’ai-je pas aussitôt accouru dans la rue pour lever une fille et faire l’amour en tant qu’homme ? Pourquoi n’ai-je pas appelé Bettina, mi angoissée, mi excitée : « Bettina, je me suis transformé en mec ! » Nous aurions déblatéré sur toutes les possibilités qui s’offraient à moi : vengeances et autres mauvais tours. Ou, peut-être, m’aurait-elle pris pour un autre fou essayant de la draguer ? Un psychopathe ?

Non, je n’ai rien fait de tout cela. Parce que je suis responsable de la vie de mon double (?!) autant qu’il l’est de la mienne. Alors, j’ai pris le métro et je me suis rendu gentiment dans l’appartement de Monsieur pour finir son article pour le Nouveau Philosophe. Avant de partir, j’ai voulu étirer ce corps qui n’est pas le mien. A mon grand étonnement, j’avais perdu toute souplesse. Maintenant, je commence à perdre ma grammaire et oublie d’accorder mes participes au féminin. Je ne suis plus ce que je suis, je ne sais plus qui je suis ? Et j’obéis à ce corps maladroit qui veut penser et fumer.

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