Poupées gigognes

C’est ainsi, je ne peux expliquer pourquoi, parfois à trop se frotter l’un à l’autre, on se perd quelque fois. Cerise et Francis passent la nuit ensemble, enivrés par le Singapore Sling. Le lendemain matin, Cerise se réveille dans le corps de Francis et Francis dans le corps de Cerise.

Personnellement, j’aimerais avoir la chance, un jour, de tester un autre corps que le mien. Me réveiller homme alors que je suis femme. Un ami m’a dit un jour que s’il avait été femme, il aurait été une vraie salope et s’en serait donné à cœur joie. Cerise et Francis, en profiteront-ils autant ?

Passé le cap de l’étonnement et du refus– à part dans Kafka, on ne se réveille pas tous les jours dans un autre que moi-, Cerise et Francis s’accommodent bon gré mal gré de leur nouvelle identité. Ont-ils le choix ? Non. La première tasse de café n’annonce aucun retour à la normale. Ok, la vie vous joue parfois de drôle de tour. Après tout, n’est-ce pas désagréable de prendre quelques vacances hors de soi ?

Quelques étirements de chat et il est déjà l’heure de s’habiller. En regardant Francis, Cerise se trouve vraiment bien roulée. Elle a enfin le plaisir de jauger ses fesses. Francis, quant à lui, s’il regrette son léger embonpoint, il ne manque pas d’admirer l’air de sagesse qui se dégage de lui. Bref, c’est au moment où nos compères -commères ?- sont très satisfaits de leur personne qu’ils ont à s’en séparer.

Ils doivent continuer à donner le change au monde extérieur et s’épauler. Francis, dans le corps de Cerise, demande donc à Cerise, dans le corps de Francis :

Francis-Cerise

– C’était quoi ton programme, aujourd’hui ?

Cerise-Francis

– Cours de barre ce matin. Tu déjeunes ensuite avec Clara aux Enfants rouges puis entraînement au Crazy. Tu enchaînes sur le spectacle.

Francis-Cerise

– Et tu souffles quand ?

Cerise-Francis

– Jamais.

Francis-Cerise

– Je ne sais pas danser, moi. Comment je fais ?

Cerise-Francis

– Tu m’as montré tout autre chose hier soir. T’inquiète, mon corps te guidera… Enfin, n’oublie pas, tu as rancart avec La Boétie.

Francis-Cerise

– C’est qui, lui ?

Cerise-Francis

– Mon mec !

Francis-Cerise

– Oh, non.  Attends, tu couches avec lui ?

Cerise-Francis

– A ton avis ? Oh, écoute, sois philosophe ! Tous les plus grands penseurs auraient rêvé de vivre une telle expérience. Etre de l’autre côté du miroir, génial, non ? Bon, et toi, ton emploi du temps ?

Francis-Cerise

– Méditation ce matin puis tu dois finir un article sur la dérision chez Derrida.

Cerise-Francis

– Connais pas. Et je fais comment ?

Francis-Cerise

– Idem, mon corps te guidera, non ? Et puis, il te suffit de synthétiser mes notes, tout le travail est déjà fait. Ne te reste plus qu’à rédiger…

Cerise-Francis

– Francis ?

Francis-Cerise

– Oui?

Cerise-Francis

–  On va s’en sortir, hein ?

Francis-Cerise

– Je te fais confiance, essaie de ne pas trop saccager mes articles, c’est tout.

Cerise-Francis

– Et toi, ma vie… On se retrouve demain matin pour faire le point, ok ? Chez moi ?

Francis-Cerise

– Ok, enfin, c’est désormais chez moi, je te rappelle. Tiens, voilà les clefs de mon appartement. Dans le cinquième.

Cerise-Francis

– Oh, la, la, et dire que je vais devoir m’enterrer dans ce quartier miteux…

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