Journal intime de Mme Chassé 2ème partie

Mercredi 10 octobre

Ca y est, j’ai trouvé avec mes Seconde B ! Je sais enfin comment retenir leur attention ! Ouf, je suis sauvée…

Nous étions en train de travailler sur le théâtre Shakespearien et comme d’habitude, c’était le souk le plus complet derrière mon dos… Au choix : batailles de SMS sur les portables et Iphones, Medhi imitant ma gaucherie dans mon tailleur guindé, Charly fumant des pétards en douce au fond de la salle, les trois Lubna pouffant sous l’excès de leurs hormones adolescentes, une séance de tatouage sur l’aile droite et seule Jennie attentive à l’avant-dernier rang… Bref, je m’apprêtais encore à sortir épuisée d’une vaine lutte avec cette armée désordonnée. Quand, soudain, coup de Trafalgar, mon coup de génie, j’explose, je pique une colère et j’ordonne illico à Jennie et Medhi de me lire un extrait de Roméo et Juliette. Ce qui a donné à peu près ceci :

MOI. – Taisez-vous ! Medhi, Jennie, venez devant, prenez vos livres et lisez ! Et les autres, silence, je vous prie !

(Remue-ménage, ricanements. Jennie se lève et se place. Je tente de jouer l’autoritaire de mes yeux furieux. Medhi s’avance aussi lentement qu’un paresseux mal réveillé et la rejoint pour lire de mauvais gré.)

ROMÉO/MEDHI. – (Apercevant Juliette qui apparaît à une fenêtre) Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! Oh ! Que ne suis-je le gant de cette main ! Je toucherais sa joue !

CHARLY. (au fond de la classe, suffisamment fort pour être entendu de tous) – Et pourquoi pas sa culotte pour toucher sa touffe !

(Hilarité générale)

MOI. – Charly, tu nous feras grâce de tes commentaires de texte et tu viendras me voir à la fin de la classe. Merci. Jennie, Medhi, continuez !

JULIETTE/JENNIE. – Hélas !
ROMÉO/MEDHI. – Elle parle ! Oh ! Parle encore, ange resplendissant ! Car tu rayonnes dans cette nuit, au-dessus de ma tête, comme le messager ailé du ciel, quand, aux yeux bouleversés des mortels qui se rejettent en amère pour le contempler, il devance les nuées paresseuses et vogue sur le sein des airs !

(Hilarité générale bis repetita. Je serre les dents, bien décidée à gagner cette partie…)

MOI. – Bon, je vous préviens. Si vous continuez à vous comporter comme des gamins de cinq ans, vous êtes tous collés mercredi prochain. C’est entendu ? Bon, vas-y, Jennie, c’est à toi !
JULIETTE/JENNIE. – ô Roméo ! Roméo ! Pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, et je ne serai plus une Capulet.

ROMÉO/MEDHI, à part. – Dois-je l’écouter encore ou lui répondre ?

CHARLY, à part – Envoie lui un texto et on y est encore demain la veille!

(Excédée, je m’apprête à suspendre la lecture mais les rires ne se déclenchent pas comme attendu, les autres sont suspendus aux lèvres de Jennie qui poursuit la lecture vaille que vaille…)
JULIETTE/JENNIE. – Ton nom seul est mon ennemi. Tu n’es pas un Montaigu, tu es toi-même. Qu’est-ce qu’un Montaigu ? Ce n’est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d’un homme… Oh ! Sois quelque autre nom ! Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s’appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu’il possède… Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.
ROMÉO/MEDHI. – Je te prends au mot ! Appelle-moi seulement ton amour et je reçois un nouveau baptême : désormais je ne suis plus Roméo.

(Un miracle se produit dans la classe. Mes vingt-cinq turbulents se taisent, et même Charly semble médusé…)
JULIETTE/JENNIE. – Comment es-tu venu ici, dis-moi ? Et dans quel but ? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à gravir. Considère qui tu es : ce lieu est ta mort, si quelqu’un de mes parents te trouve ici.
ROMÉO/MEDHI. – J’ai escaladé ces murs sur les ailes légères de l’amour : car les limites de pierre ne sauraient arrêter l’amour, et ce que l’amour peut faire, l’amour ose le tenter ; voilà pourquoi tes parents ne sont pas un obstacle pour moi.
JULIETTE/JENNIE. – S’ils te voient, ils te tueront.
ROMÉO/MEDHI. – J’ai le manteau de la nuit pour me soustraire à leur vue. D’ailleurs, si tu ne m’aimes pas, qu’ils me trouvent ici ! J’aime mieux ma vie finie par leur haine que ma mort différée sans ton amour…

Un peu plus, et mes énervés en pleureraient ! Ils sont saisis, touchés, ils sont là, je poursuis mon cours et… ils m’écoutent pour la première fois ! Je leur explique la scène, je leur demande leurs avis, le débat s’anime. La sauce prend ! Alors, je suis prise d’euphorie et sous l’effet d’un orgasme pédagogique, je proclame :

MOI. – Et si nous montions cette pièce tous ensemble pour la fin d’année !?

Ils me répondent tous oui unanimement, je crois rêver. Ah, c’est du pur bonheur !

Ce n’est que maintenant que je me rends compte dans quoi je me suis engagée ! Oh, la, la, moi non plus, je n’y connais rien… Serai-je à la hauteur ?

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