Peggy-Jo

J’avoue, au départ, moi, je n’avais aucune envie de venir ici. J’avais dit : les valises, les adieux et encore un nouveau continent, ça suffit ! Il est grand temps pour moi de vivre ma vie, non ? Et mon beau Sergio m’avait souri…

C’est vrai, avec les Durand, j’ai parfois l’impression d’être comme leur chat Haïti qu’ils brinqueballent de pays en pays. Sauf qu’avec moi, ils prennent sûrement moins de précautions… « Oui, oui, emportez tout : les cantinières, les meubles de la grand-mère, le piano de Charly, les costumes de Monsieur, les peintures de Madame et n’oubliez surtout pas Peggy-Jo, la jeune fille au pair … »

Ne riez pas, oui, la jeune fille au pair, cela fait déjà quatorze ans que c’est moi. Et ce n’est pas parce que j’ai l’allure d’une vieille anglaise mal attifée avec mes cheveux toujours débraillés que j’en suis une.

Mon problème, c’est que j’aime Charly. Je l’ai vu grandir, c’est moi qui l’ai éduqué, j’y suis attachée. Et ce qu’on m’a proposé m’a toujours bien plu. Nous ne restons que quatre à cinq ans dans un pays. En parallèle, j’enseigne dans les centres culturels le français et l’anglais – ce sont mes deux langues maternelles. Oui, à vrai dire, l’exil permanent me convient bien.

Surtout, il me permet d’assouvir l’une de mes grandes passions : l’apprentissage des langues étrangères. Et là, on peut dire que j’ai été servie entre le russe et le finnois, l’hindi et le portugais, le polonais et l’espagnol !

Bref, je n’ai jamais réfléchi plus loin que le bout de mon nez pointu… jusqu’au jour où les premiers poils de Charly ont commencé à pousser sur le bout de son menton. Là, je ne sais pas pourquoi, j’ai paniqué… Rassurez-vous, je ne vais pas vous faire le coup du désir soudain de maternité. J’ai trente-quatre ans mais tout de même. Pour ça, j’ai eu ma dose. Car cela fait longtemps que Madame Durand m’a légué son fils unique pour s’acoquiner tout son saoul à ses peintures… Quant à Monsieur Durand, trop occupé à ses manigances de diplomate, il ne se contente que de brèves et sublimes apparitions auprès de Charles (il est bien le seul à encore appeler son fils par son nom de baptême et non pas le surnom que je lui ai donné : Charly.)

Non, ce n’est pas de ce côté-là que ça m’a démangé. C’est du côté des jambes. Elles se tenaient correctement jusqu’à maintenant, bien droites et parallèles. Debout, assis, couchées, elles étaient parfaites, obéissantes. Je n’avais rien à leur reprocher. Mais, tout d’un coup, mes jambes réclamèrent leurs droits et se révoltèrent contre ma tête si pleine de langues étrangères et de bruissements du monde. Mes jambes voulaient aussi penser, mes jambes voulaient danser.

Or, pour mon bonheur, ou mon malheur je ne sais plus, nous nous trouvions alors au Venezuela, le pays de la salsa. Le jour, je travaillais, la nuit, je dansais. Je me libérais de tous ces mots qui avaient fini par trop m’encombrer. Je bazardais mes maux et tous mes lourds souvenirs de bras en bras, de partenaire en partenaire. La danse était une vaste opération salvatrice, mon vide-grenier intérieur ! Et c’est vrai, moi aussi, je commençais à négliger Charly, au moment où il avait peut-être le plus besoin de moi. Mais je découvrais mes pieds, je découvrais les hommes… et je suis tombée amoureuse de Sergio. La boucle est bouclée, vous comprenez maintenant pourquoi je ne voulais plus repartir…

Je serai encore là-bas s’il n’y avait pas eu ce bal de trop, où je les ai vus tous les deux danser : Sergio et Fabiana. Comment oublier l’harmonie qui les unissait ? Elle était le début du mouvement et lui la fin. Une évidence. Ces deux-là parlaient la même langue et moi, je n’étais qu’une étrangère. Ce n’était pas de la jalousie, non. C’était pire, je n’y croyais plus, c’était de l’abandon de poste. Je n’avais pas ma place ici, ce n’était pas mon pays… Alors, j’ai préféré partir, j’ai plaqué Sergio qui n’a rien compris et je me suis fait « déménager » une énième fois avec les malles et cantinières. Fin de la story.

Mais pourquoi je suis venue enterrer ici, je me le demande ! Je ne peux pas sortir sans me faire agresser, je ne peux plus exprimer ma féminité sans me faire traiter de pute… Bref, j’ai l’impression d’avoir perdu toute cette liberté que j’avais acquise. Good bye ma libération sexuelle ! Je ne suis plus que le chauffeur et le souffre-douleur de Charly ici.

Quel est mon quotidien ? Conduire et chercher Charly à l’école, aider Charly à ses devoirs, me disputer avec Charly qui ne veut plus apprendre ni arabe ni quoi que soit d’autre, raisonner Charly qui me renvoie aussitôt à mes roses et à mes quatre vérités, claquer la porte, laisser Charly s’enivrer de ses video game et fumer en cachette, et moi, pleurer sur Sergio et ma pauvre vie éparpillée…

Oui, je sais, il faut que je me reprenne. D’abord, j’ai trop été négligente avec Charly, il faut que je sois plus à son écoute. Je suis sûre que ce n’est qu’une mauvaise passe à passer. Je refuse l’autorité mais je suis sûre qu’en parlant plus, je peux l’aider. Et puis, en attendant, il faut que j’apprenne à mon tour l’arabe, que je trouve des cours de langue à donner et des endroits où aller danser sans qu’on me prenne pour une prostituée… Oui, il faut que je garde confiance. Je suis de nulle part mais le seul fil qui me rattache, c’est Charly…

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