Le commentateur

Quand je suis mal à l’aise, j’analyse. Je prépare ma sémiologie de la tarte à la crème et le décryptage socio-anthropologique des nouveaux rituels urbains. Aujourd’hui, ça sera l’étude d’un phénomène social exporté des Etats-Unis : l’enterrement de sa vie de garçon. Jacques a plus de cinquante ans, il y a belle lurette qu’il a quitté ses culottes courtes. Mais je suppose qu’à son premier mariage, on lâche toujours quelque chose. Passage. Retrouver le primitif sous le civilisé.

Bien sûr, je suis venu à reculons. Si j’adore commenter la vie des autres, multiplier les exégèses sur tel et tel autre philosophe, je répugne à être acteur dans la vie réelle. C’est moi qu’on appelle pour les nécrologies mais jamais pour sabrer le champagne ou « ambiancer », comme disent mes contemporains. Cela ne me chagrine nullement. Je fus mon premier travail d’étude. Connais toi-même. Je n’y peux rien, je reste toujours furieusement classique dans mon éducation.

Je n’ai donc pas tardé à diagnostiquer pour mon propre compte : pas de doute,  moi, Francis Fukushima, je suis une personnalité ISTJ. J’ai le profil Introverti, qui aime analyser ses Sensations présentantes, Penser (Thinking) et Juger. Je suis solitaire mais curieux. Je parais absent, on m’oublie et j’en profite pour tout voir et tout entendre. On pourrait me croire malheureux, un peu grisâtre et morne. Ce n’est nullement le cas. J’ai une sexualité épanouie, fréquentant depuis plus dix ans deux femmes mariées, secrètement et en toute impunité. Et j’ai la chance d’avoir l’amitié fidèle d’un homme : Jacques qui se marie dans 10 jours avec Jacqueline, de 10 ans son aînée et  ex-patronne du Crazy Horse. Et je vous jure que je n’invente rien.

Pour l’occasion, nous avons  l’honneur d’une salle privée au Crazy et nous trinquons bruyamment pour dissimuler notre nostalgie et la fin d’une époque. Pour détendre l’atmosphère, nous échangeons les uns et les autres blagues obscènes et rires grossiers. « Vos connaissez l’histoire d’Eisenhower au Rwanda? et celle de Coyote Dick qui avait perdu sa bite? » J’avoue, est-ce l’effet du champagne, je lâche peu à peu prise et quitte mon austère poste d’observation. Ne suis-je pas ainsi le premier à siffler, ébahi et admiratif, la fille qui sort du gâteau?

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