Ma maladresse

Ophélie de nouveau sur le ring de boxe. Chaussée de talons aiguilles, elle s’agrippe aux cordes pour avancer. Elle tourne en rond et soupire.

Il m’a demandé de porter ces chaussures, alors je les ai mises. Il m’a alors regardée, les yeux brillants et la bouche ronde : « comme tu es belle, comme tu es femme, comme je te désire ainsi ! » J’ai rougi, j’ai senti une boule de feu en moi et je lui ai promis de toujours les porter. Je volerai ainsi légère à nos rendez-vous, ai-je dit. La vérité est tout autre, bien sûr. Dès qu’il a le dos tourné, je me tords la cheville, je me prends les poteaux, je me cogne aux plafonds, je piétine sur place, mes pieds hurlent de douleur, mon dos cambré me réclame repos et j’ai envie de balancer ces souffres-douleurs en l’air. Je ne peux plus courir, mes orteils saignent et mes jambes fuselées trépignent. Est-ce donc ça, être femme ? (Epuisée, elle suspend sa marche un instant dans le coin neutre du ring où, habituellement, le coach soulage le boxeur.) Et toi, Brise-moi, tu n’es même plus là pour me répondre ! Tu t’es joliment fait la malle sans un mot d’adieux, merci ! Comme si c’était la première fois qu’on se disputait… (Elle repart de plus belle) Soudain, j’ai peur d’aimer les vivants. Les morts, c’est plus facile. Ils vous enquiquinent peut-être mais ne vous demandent rien, en tout cas, jamais de porter des escarpins parce que ça les fait bander…Vous n’avez pas non plus à les séduire puisqu’ils s’accrochent à vous désespérément comme la dernière bouée de sauvetage pour ne pas disparaître noyés dans l’océan de l’ennui. Et, puis, merde, je suis maladroite et lunaire. Et je le resterai ! Non, je veux lui plaire. Allez, avance ma douleur, tais-toi  et souris !

A part, autour du ring, deux filles qui l’observent :

– Qu’est-ce qu’elle fout, Ophélie ? Elle est en train de niquer le tapis du ring avec ces talons aiguilles… Elle nous en veut ? Elle veut pousser le club à la faillite ?

– Non, elle est juste amoureuse. D’un fétichiste, je crois…

– Mais regarde, on dirait un marteau piqueur vivant. Ou Rain Man. Une folle en tout cas débarquée d’un vol au-dessus d’un nid de coucou…

– Tu la connais, elle a besoin du ring pour canaliser ses émotions…

– Qu’elle boxe alors ! Tout simplement… Qu’elle ne prétende pas être ce qu’elle n’est pas ! Robert de Niro et pas Sharon Stone… (rires)

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