La pensée de Gilles Deleuze m’éblouit

Les mêmes, Brise-moi et Paul, assis sur le trottoir d’un côté. Ils regardent, dubitatifs, un homme entrer, suivi d’une foule de fans suspendus à ses lèvres… Il se plante au milieu de la scène et prend la parole :

– Prenons l’exemple de Brise-moi et de Paul. C’est simple, lorsque je passe de l’idée de Brise-moi à l’idée de Paul, je dis que ma puissance d’agir est augmentée. Mais lorsque je passe de l’idée de Paul à l’idée de Brise-moi, je dis que ma puissance d’agir est diminuée. Ce qui revient à dire que lorsque je vois Brise-moi, je suis affecté de tristesse et lorsque je vois Paul, je suis affecté de joie…

Brise-moi

– C’est qui ce type ? Mais de quoi je me mêle ? On n’a pas élevé les cochons ensemble à ce que je sache ! Je vais lui casser la gueule.

Paul

– Calme tes ardeurs de catcheur. Laisse tomber, c’est un immortel. Un philosophe. Il est plus fort que nous… C’est Gilles Deleuze et sa pensée les irradie toujours.

Brise-moi

– Philosophe de mes fesses, oui.

Gilles Deleuze (continuant comme si de rien n’était)

– Sur cette ligne mélodique de la variation continue constituée par l’affect, Spinoza va assigner deux pôles : joie/tristesse. Elles seront pour lui les passions fondamentales. La tristesse sera toute passion enveloppant une diminution de ma puissance d’agir. Et la joie sera toute passion enveloppant une augmentation de ma puissance d’agir…

Brise-moi

– Attends, je rêve ! C’est ça que veulent les vivants ! Un donneur de leçons ? J’ai l’air bien con, moi avec ma tenue latex et mon masque de goret mexicain.

Paul

–  T’énerve pas, chacun sa pérennité ! Tu sais, rien n’est assuré non plus pour lui. Il n’a pas à l’abri de se faire virer à tout moment, tout comme toi. Un changement de mode, un nouveau courant philosophique néo-post-révolutionnaire-restructurant, et hop, il est bon pour les oubliettes. Les mouvements de foule, c’est encore plus aléatoire que le seul amour d’un être humain…

Brise-moi

– Pff, à quel saint se vouer ! Même de l’autre côté, le CDI, ça n’existe plus…

Gilles Deleuze

– Ce qui permettra à Spinoza de s’ouvrir par exemple sur un problème moral et politique fondamental: comment se fait-il que les gens qui ont le pouvoir, dans n’importe quel domaine, ont besoin de nous affecter d’une manière triste? Les passions tristes comme nécessaires. Inspirer des passions tristes est nécessaire à l’exercice du pouvoir. Et Spinoza dit, dans le Traité théologico-politique, que c’est cela le lien profond entre le despote et le prêtre, ils ont besoin de la tristesse de leurs sujets.

Brise-moi

– C’est nul, il pompe tout sur Spinoza. Il ne se gêne pas pour sous-traiter en tout cas, lui. C’est avec ce charabia qu’il pense qu’on se va se souvenir de lui ?

Paul

– Non, c’est en laissant des pépites, des traces, des éclats de savoir, des directions pour nous éclairer, pour nous faire gagner du temps dans la course contre la montre…

Gilles Deleuze

– Là, vous comprenez bien qu’il ne prend pas tristesse dans un sens vague, il prend tristesse au sens vigoureux qu’il a su lui donner: la tristesse, c’est l’affect en tant qu’il enveloppe la diminution de la puissance d’agir.

Brise-moi

–  Au fondu crois que c’est ça mon problème ? Je fous le cafard à ceux qui me voient ? Ma fille, les Mexicains, etc…

Paul (timidement)

– Peut-être, oui…

Brise-moi

– Eh bien, ça suffit. Ca me donne une idée…

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