Post coïtum, animal triste

Soudain l’on frappe à la porte, ce qui a pour effet de réveiller subitement Alice de ses rêveries au goût de café. Le visage cramoisi de Josette blanchit immédiatement. Sa main s’immobilise avec la tasse en l’air. « Mon doigt à couper que c’est la voisine qui vient fourrer son sale nez. Elle rode partout, celle-là avec son mauvais œil! », chuchote Josette. Une voix grinçante retentit : « Josette, ouvre-moi, c’est Mireille ! » Josette lance un coup d’œil complice à Alice : « Tu vois ! Je ne me trompe pas. Ne bouge pas, je m’en débarrasse immédiatement ! »

Tout en se levant, Josette prend soin de planquer l’objet du délit, le marc de café, derrière le poste de télévision orné de petits napperons. Puis elle ferme doucement derrière elle la porte qui sépare la cuisine du salon et part ouvrir dans l’entrée. Abandonnée à elle-même, Alice l’entend au loin expédier tant bien que mal l’arrivée intempestive. Elle en profite pour faire un tour d’horizon de la pièce. Ce n’est malheureusement pas un lit aux draps défaits qu’elle voit mais une petite table où trainent des emballages froissés de bonbon, une coupelle imitation cristal pleine de madeleines sous plastique, une assiette vide et barbouillée, la sienne, et son petit cahier où elle a noté scrupuleusement, religieusement les paroles de sa pythie. Elle le relira ce soir, demain soir, encore et encore, pour y revivre ses fantasmes projetés. En face, la photo de Sainte Thérèse dressée sur la télévision ne cesse de la fixer, c’en est presque gênant. Et dire qu’à côté, il y a l’urne funéraire d’André, le mari de Josette… Un frisson parcourt l’échine d’Alice. Elle sourit, elle se sent bien malgré tout, parmi ses odeurs de vieux et de propre, d’interdit et d’opprobre, d’église enfumée et de tubéreuses fanées.

Mais voilà déjà Josette qui revient en trombe. Elle souffle comme un bœuf, ce qui accentue son aspect clownesque. Ses cheveux brunchés à la teinture noire corbeau lui font des oreilles de Mickey, son visage flétri et trop fardé dégouline sous tant de maquillage. Et tout son petit corps disproportionné avec ses jambes de poulet semble avoir du mal à porter son imposante poitrine. « Excuse-moi ma petite, j’ai eu un coup de chaleur ! »

C’est Alice maintenant qui maudit la voisine. Bravo ! Le marc est désormais froid et Josette paraît préoccupée par toute autre chose que deviner le nom des prochains amants d’Alice. Josette papote désormais, parsème sa conversation de deux ou dictons immoraux et n’attend qu’une chose : qu’Alice parte. Il n’y a plus de F qui se balade en l’air et d’horaires précis à surveiller, ni de diamant à s’incruster sur le front, ni d’homme-licorne à aimer mais une sortie de secours qui se dessine. Enfin, le couperet tombe et avec lui, l’ordre du départ :

« Oh, il faut absolument que je t’offre mes boreks pour chez toi. Tu penseras à moi ainsi ma fille. »

Oui, Alice les fera réchauffer ce soir dans son studio. Elle aimera le goût trop fort de l’ail et la douceur beurré du beignet. Jamais sa mère ne lui cuisinerait quelque chose de si bon et de si peu diététique… Mais avant cela, elle doit prendre congé, quitter le bazar folklorique et moelleux de Josette, dire au revoir à André là-bas dans son urne sur sa cheminée, embrasser à cinq reprises Josette puis essuyer les traces de rouge à lèvres sur ses joues en descendant les sept étages. La tristesse d’Alice est partie, remplacée par une vague lueur d’espoir. Et si elle vacille, il suffira d’appeler Josette pour qu’elle la ranime.

Alice sort dans la rue. Elle se tient plus droite. Elle agite ses longs cheveux noirs dans le vent avant de remettre son béret. Elle recroise les fausses blondes qui font le tapin. Cette fois-ci, elle n’a plus peur de les regarder. L’une d’elles l’interpelle : « Hé, poulette, tu montes prendre un café ?! » Alice continue sa route, leur tourne le dos et s’enfuit sous les rires moqueurs…

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