Ma muse


J’avais décidé de faire d’Emilie, une de mes collègues de travail à Tripzou, un personnage de mon futur roman. J’aimais sa manière de ne jamais terminer ni ses phrases ni ses idées, son art malin de sauter d’une langue à une autre –notre bureau se targue d’être international et nous suivons un planning précis de la langue à utiliser chaque jour afin de respecter l’équité et la diversité multiculturelle entre nous (sic) -, son rire qui ponctuait chacune de ses tentatives de blague, son esprit tout en sauts et gambades qui empruntait davantage au bazar d’internet qu’au génie de Montaigne, bref tout ce remplissage inutile dont elle enrobait chacune de ses interventions et qui avait pour mérite de laisser son interlocuteur dans la plus totale confusion. Un de mes amis qui se mêlaient de littérature me le déconseilla fortement.

– Pourquoi t’intéresses-tu à une fille à qui tu ne trouves aucun intérêt ?

– Justement parce qu’elle est représentative du rien, de la banalité… C’est ma princesse de Bourgogne!

– Enfin, tu n’es pas Witold Gombrowicz, elle s’appelle Emilie Picheron quand même… et toi, Stéphane Bouton.

– Mais autant se servir de ce qu’on a sur la main…

– Si on pensait toujours comme ça, le désir n’irait pas bien loin…

– Ecoute, je la vois tous les jours et, au moins, j’aurais enfin quelque chose à faire en réunion.

– Si ça te chante Stéphane… Inspire-toi ce que tu veux. Mais fais juste gaffe qu’elle ne te remarque pas ton interêt marqué pour sa personne…

– Pourquoi ?

– Vu son profil, elle ne doit pas être habituée aux marques de considération, ça pourrait la troubler si tu vois ce que je veux dire…lui monter la tête…

– Voilà qui serait intéressant…

– Bon, t’inquiète, j’ai un bon avocat pour ça si jamais tu te prenais un procès.

– Un spécialiste des droits d’auteur?

– Non, de la friction. Il y a toute une jurisprudence là-dessus: tous les heurts entre fiction et réalité, la friction. Et n’est pas toujours gagnant celui qu’on croit…

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