La monnaie de ta pièce

J’aurais dû me méfier d’une nana qui voulait me corriger.

– Je ne te crois pas, tu te laisses corriger par ta meuf !

– Ben oui, c’est plus simple, le français n’est pas ma langue maternelle.

– Tu la laisses donc te mettre les points sur les i ?

– Je n’ai pas le choix si je veux avoir une crédibilité sur le web.

– Une quoi ?

– Une crédibilité. C’est elle qui m’a sorti le grand mot. Elle m’a dit que pour la fondation Kramer, je ne pouvais pas jeter ma grammaire aux orties sur mon site.

– Franchement, tu devrais te méfier d’une nana si à cheval sur les fautes d’orthographe. Et puis, elle est un peu barrée avec son web, non ? Je me demande bien ce que ça donne en vrai…

– Oui, je sais, elle est plus écrite qu’orale.

– Euh, tu parles d’un truc sexuel là ?

– Non, mais de mon amour, oui. Tu sais, je lui ai fait une déclaration d’amour en arabe, elle n’a rien compris.

– C’est bien, tu lui as rendu la monnaie de la pièce. Qu’est-ce qu’elle se la pète avec son français comme si c’était la seule langue au monde.

– En fait, tu sais,  je préfère que nous nous ne comprenions pas. J’aime qu’elle ait sa langue et moi la mienne, ses mondes virtuels et moi ma réalité concrète. J’aime ce malentendu permanent entre nous. Non, je n’ai pas envie d’avoir la même monnaie d’échange entre nous et de devoir dire un jour : « Je regrette cette monnaie unitaire entre nous. Je préférais encore quand on jouait avec de la monnaie de singe. C’était comme plonger avec délices dans une langue étrangère, ne pas s’y reconnaître, se faire faire duper peut-être, tout en s’extasiant de si mouvoir si facilement, presque avec grâce et sans vaciller. Je regrette qu’il n’y ait plus de forêts, de bas-côtés, de terrains vagues, de trous noirs, de confusion. Il est dommage que nous ayons désormais la même mathématique et la même mère. Je ne pourrais plus te rendre la monnaie de ta pièce. »

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