La barque

Sur le canal, au loin, une barque. A y regarder de plus près, non, ce n’est pas une barque mais un cercueil. Qui flotte, lentement, doucement. La mort est déjà passée, il a tout son temps. Ce cercueil, est-il ouvert ou fermé ? Ouvert, toute voile imaginaire au vent et il vogue, il progresse. Il croit toujours au mouvement dialectique, lui, au progrès.

Et qu’y-a-t-il dans ce bateau funéraire ? Une femme. Qui attend peut-être de passer de l’autre côté. Elle aussi, elle a tout son temps. Elle a vécu la moitié de sa vie dans les prisons. Elle en aime l’isolement, la rupture avec le monde. Là, enfin, elle peut y revenir femme, oublier ses grands combats, ses grandes idées, ses grands espoirs. Là, enfin, elle peut discuter avec les papillons, ramasser les feuilles fugitives du dehors et apprendre le nom des fleurs. Jacinthe, iris, glaïeul, muguet, freesia, rose, Rosa comme son nom.

Cette femme est morte, oui, je le sais. Elle attend un enterrement digne d’elle et pas cette simagrée politique et pompeuse qu’on lui a servie autrefois et auquel elle n’a même pas assisté. Elle était alors coulée, noyée, disparue, hors-scène, hors jeu… Aujourd’hui, Rosa Luxemburg erre sur les canaux du Nord et vogue la bière !

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