Ensorcelé

Incroyable ! Depuis deux jours, je plonge dans les entrailles de la terre avec une ribambelle de femmes enceintes, des brunes, des blacks, des blondes, des rousses, des berbères, des haïtiennes, des américaines, des petites, des grandes, des ingrates, des sublimes, etc. Elles défilent les unes après les autres. Mes copilotes improvisées se blottissent dans le confort de la cabine. Moi aux commandes, je les protège contre la bousculade, la ville, le combat. Je les sors du jeu. Fini les chaises musicales, le marche-dessus et le pousse toi de là que je m’y mette !

On frappe à la porte de ma cabine. Pince-moi si je rêve ! C’est encore une femme enceinte… Bénédiction ou malédiction, je ne sais plus. Ma mère n’aurait pas hésité dans son pronostic. J’entends sa voix d’outre-tombe :

– On t’a jeté un œil, mon fils !

– Arrête, Maman, avec ton folklore du bled.

– Il faut que tu te maries, mon fils, c’est ça.

– Mama, on n’est plus au village ici.

–  C’est elle qui t’a lancé un sort, j’en suis sûre.

–  Qui, elle ?

– La petite vahiné enceinte.

– Safi…

Je n’ai pas le temps de lui répondre davantage. Les fantômes sont capricieux et ma mère morte a déjà disparu.

Je me retrouve, seul, avec ma nouvelle passagère, tels Pinocchio et son père emprisonnés dans le ventre d’une grosse baleine. Elle commence à me parler. Avec cette audace, cette confiance, cette impudeur que l’on ne se permet qu’avec les inconnus. Peut-être aussi parce que nous sommes sous terre, dans le royaume des morts. Là, la parole peut enfin exister…

Mon rêve est interrompu, je ne peux plus retourner dans mon passé. J’ai appris à les écouter, d’abord placide, puis curieux, enfin bienveillant. J’entends leurs souffrances, leurs obsession, leurs désirs de maternité, leur féminité. C’est encore plus impudique, plus violent que de plonger entre les jambes d’une femme.

Comme en amour, j’apprends peu à peu à placer mes mmh, mmh aux bons endroits, ceux qui permettront à la confession d’aller plus loin et aux non-dits de se révéler. Pour la première fois, j’oublie là-bas. Je n’entends plus la nostalgie, la perte. Je découvre un nouveau territoire…

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