Graff

– Et maintenant, Mesdames et Messieurs, profitez de cette panne technique momentanée, dont nous ignorons la cause mais qui sera rétablie très prochainement, pour admirer la beauté des graffitis…

Le trou noir est à explorer. La sortie du tunnel, la lumière au bout, je n’y crois pas. On nous égare. C’est dans l’obscurité qu’il faut chercher. C’est là que se cachent les pépites. C’est ce que j’ai appris quand je traînais, jeune taggeur à bombarder les troms et RER. Kadeur, c’est sous ce nom que je graffais. Les travaux communs à intérêt général m’ont repris. Combien d’heures j’ai passé ensuite à nettoyer les wagons ! C’est là que je suis tombé amoureux des machines…et suis passé de l’autre côté.

Vous entrez dans le métro. L’odeur de pisse et de jasmin vous agresse. La publicité vous caresse. Et puis, soudain, la grotte réapparaît à l’encornure d’un coin, là sur les murs, de l’art-guerilla urbain. Au début, vous ne faites pas la différence entre le simple graff pipi de chien, marquage de territoire, et la peinture rupestre, déclaration, rébellion, révolution. Et puis, vos yeux se décillent. Vous ne cherchez plus à comprendre le sens des graffitis, vous les comparez plutôt, vous les appréciez parfois. Vous souriez malgré vous. Vous les recherchez maintenant. Vous vous documentez, vous vous rendez à la fondation Cartier, vous devenez expert. Désormais vous distinguez les différents styles de typographie, vous reconnaissez les auteurs, vous voyez la forme et le fond, vous entendez les cris et les larmes cachés derrière les tags. Enfin, vous les reliez un par un et lisez le roman qu’ils vous tendent comme un miroir tout au long de votre chemin. Les murs n’appartiennent plus qu’aux forces de l’ordre et aux publicitaires.

Quand je roule, je les vois parfois, les mecs frondeurs qui fuient les musées et la lumière convenue des néons. On a pour mission de les dénoncer. Moi, je ne dis rien, je leur fais un signe à mes anciens frères, comme se font entre eux les chauffards, compagnons de route et de galère. Les taggeurs me reconnaissent, se plaquent contre les entrailles du tunnel et regardent mon train passer. La violence n’est pas dans le fait de recréer notre environnement, de ne pas se contenter des murs froids et lisses qu’on nous inflige, la violence est dans la passivité. Je suis pour l’incivilité créatrice. L’espace publique n’existe pas, ça est à nous de le créer.

J’ai choisi le noir tout comme mes parents avaient fui la lumière. Je me tais pour l’instant, on ne m’a pas donné la parole et je ne cherche pas non plus à la prendre. Pas encore. Je mûris comme une mauvaise herbe. Je pousse comme une plante nocturne, je m’épanouis enfin sous la clarté de ma nuit noire. Et j’invente des faux incidents techniques pour vous aussi vous éclairer.

Je vois déjà leurs visages s’éclairer, là, derrière dans les cinq wagons que je conduis. Il n’y a rien d’autre à faire, le train n’avance plus, ils sont perturbés, ils n’ont pas envie tout de suite de replonger dans leurs livres ou leur bulles digitales. Ils veulent savoir ce qui leur arrive. Pourquoi Dieu, c’est-à-dire moi, s’est-il abrogé le droit de suspendre leur course ? Pour rien, Messieurs, Mesdames, pour que vous puissiez admirer le paysage… Leurs mirettes s’écarquillent, ils se transforment tous en chats, et enfin, ils voient les poissons phosphorescents et éclatants des abysses qui les entourent.

La femme enceinte à mes côtés sourit, elle aussi. Tout étonnée. Depuis hier, j’en ai toujours une à mes côtés. A croire que cette Louise les a entraînées dans son sillage. Etrangement, leur présence m’apaise. Elles me parlent, je les écoute.

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