Au Bon Marché

Je sors du métro et me précipite, cahincaha aux toilettes publiques du square. Là, tous les matins, depuis trois mois, j’accouche en toute discrétion. Adieu  mon sac armure, mon mensonge protecteur et bonjour le boulot ! Je me remaquille et vérifie que tout est bien à sa place : mes yeux de chat, mon petit nez et ma belle mâchoire, la douceur de ma mère et la trempe de mon père.

Une fois, dehors, j’envie au passage les étudiants du quartier, les élèves de Science-Po, leur mine chic et studieuse, leur désinvolture soignée et leurs dents longues à peine cachées. Et dire qu’il y a quelques temps encore j’étais des leurs… Mais on n’a rien sans rien. Moi, je n’ai pas envie d’être stagiaire dix ans. Je préfère encore me faire connaître comme la nouvelle Florence Aubenas, infiltrée non pas chez les femmes de ménage mais dans les coulisses des temples parisiens de la consommation.

10h05 déjà ! Vite, je pointe à l’entrée et monte les escaliers de service. Heureusement l’établissement est encore tout endolori. Je me dirige vers les vestiaires pour me revêtir ma tenue de travail, ma tenue d’enterrement. Une seule consigne : être tout de noir vêtu ! C’est censé être chic… Moi, j’ai l’impression d’être en deuil, le deuil de ma propre vie. Je dompte ma longue tignasse, trop lourde et mal coiffée. Je franchis la zone frontière entre les vestiaires et le monde du luxe et de l’ennui. Sourire déjà mécanique aux lèvres, je salue les vendeurs de Sonia Rykiel, Max Mara ou Armani.

Francis de Yamamoto, un ancien Punk reconverti dans la fringue déstructurée, me nargue à mon passage : « Hello jolie poupée ». Je lui lance un clin d’œil. Me voilà enfin à mon poste, opérationnelle pour mes trois principales fonctions : vendre, saluer et indiquer les toilettes. Huit heures d’ennui s’annoncent. Qu’importe, j’écrirai en douce pour mon blog.

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