Louise

Métro parisien, je fonce, ventre en avant, sur le quai de la ligne 13. Je slalome entre les voyageurs. Direction : la tête de train. Ma seule issue, ma rédemption, ma sortie de secours ! Si je ne vais pas là-bas, c’est simple, je meurs. Avec mes 1 mètre 50, mes chances de survie sont de une contre deux.

Heureusement un compagnon de rame contre lequel je me tenais collée-serrée m’a donné la solution il y a trois mois:

– Vous êtes enceinte ? Si vous ne voulez pas perdre votre bébé, vous devriez plutôt aller dans la cabine du conducteur. C’est ce que faisait ma femme.

– Ah oui ?

– C’est prévu pour, il y a une place passager, vous verrez.

– Ok, merci !

Je m’étais mal réveillée ce matin-là. Tout avait mal commencé : j’avais renversé la cafetière, mis plus de vingt minutes à m’habiller pour finir par enfiler mon sac avant mon manteau. Basta, je n’avais plus le courage de remonter en arrière et j’étais sortie, nonchalamment et un peu fâchée, arborant cette fausse protubérance.

D’abord, j’ai été vexée d’être confondue avec une femme enceinte et puis j’en ai pris mon parti. Je manquais déjà de m’étouffer, je l’ai encore remercié du regard et j’ai bondi à la prochaine station pour me précipiter à côté de mon futur sauveur.

Depuis, ma tactique est rodée. J’aime bien retrouver mon siège spécial baleine, discuter avec les conducteurs de tout, de rien, voir le métro aérien sortir du tunnel et dévorer ses rails. Parfois, nous sommes plusieurs femmes enceintes papotant autour de monsieur RATP, tout flatté d’avoir autant de déesses protubérantes à ses côtés…

Aujourd’hui, je presse le pas. Le métro va partir sans moi et je n’ai aucune envie d’attendre dix minutes de plus le prochain. Le conducteur me voit, m’attend et m’ouvre juste à temps la cabine :

– Vite, entrez !

– Oh, merci !

J’ai de la chance, il est seul. La place du passager est libre. Je défais mon manteau, je dégouline, pose mes affaires, reprends mon souffle et regarde mon conducteur du jour. Concentré sur son réseau, il ne m’offre que son profil : lèvres charnues, nez fort, yeux en amandes, longs cils, cheveux drus et bouclés.  J’engage la conversation, j’ai envie de le voir, de face. Je commence par ma question habituelle dont je connais déjà l’habituelle réponse mais j’aime jouer les fausses naïves :

– Ca va, la ligne 13, pas trop difficile ?

– Oh, non ! Paradoxalement, non. Pour les passagers, oui, je sais, mais pas pour les conducteurs. La ligne est courte, aérienne, presque magique. C’est l’une des préférées des conducteurs, vous ne le saviez pas ?

– Ah, oui ? Non.

Je mens avec grand art et balaie d’un geste ma longue crinière brune. Sensuellement, je l’espère. Le train s’immobilise à la Fourche, enfin, il me regarde. Merde, je m’en doutais, il est beau. Il redémarre le train et reprend la parole, pour mon plus grand plaisir.

– Et vous, ça va, la grossesse, pas trop difficile ?

Merde, je l’avais oubliée, celle-là. J’ai le stupide réflexe de vouloir rentrer le ventre  comme partout  ailleurs au passage d’un joli garçon, lorsque je suis encore fine et que je me soucie bêtement d’un ou deux centimètres de trop. Mais ce ventre-là, celui qui porte mon bébé de six mois, à savoir mon sac sous mon pull, impossible, il ne se rétracte pas. A défaut de prestance physique, je crâne :

– Oh, non ! Paradoxalement, non ! Pour le passager à l’intérieur, peut-être, oui, pour moi, non. C’est presque magique. Ca doit être les hormones.

Il rit. Nous nous taisons. J’ai envie de sortir et puis non. Peut-être préférerait-il à ma compagnie se replonger dans le silence abyssal de sa cabine de métro, de ses pensées souterraines et de sa solitude enivrante du mec aux commandes. Ouf, il me relance :

– Et vous faites quoi dans la vie ?

– Vendeuse le jour au Bon Marché, mais, bon, ça, c’est pour gagner ma croûte. Le soir, j’écris.

– Ah oui ? Quoi ?

Pourquoi faut-il que je crâne ? Je continue, tête baissée :

– Oui, je tiens un blog. Une sorte d’étude socio-comique des mœurs des grands magasins. Je joue sur le principe du feuilleton. En gros, c’est du Emile Zola passé au numérique. Oubliez le bonheur des dames, maintenant ça se passe sur www.aukiffdesmeufs.com !

– Ah, ah, je vois. Et vous êtes aussi amoureuse du boss ?

Je suis surprise qu’il connaisse la trame du roman d’Emile : celle de la brave vendeuse orpheline, Denise, débarquée de sa province avec ses frères, qui tombe amoureuse du yuppie de l’époque, Octave Mouret. J’avoue, mon roman préféré quand j’étais petite. Je riposte :

– Ah, non, ce n’est plus possible aujourd’hui. C’est une holding, LVMH vous connaissez ? Pour le coup, il faudrait que je sois amoureuse de milliers d’actionnaires. Ceci dit, si j’avais autant de lecteurs que d’employeurs, ça serait cool !

– Ah, ah, je vois, des lecteurs qui vous liraient en douce au bureau ! C’est à la mode les activités souterraines de nos jours. Indignez-vous, vous l’avez-lu ?

Je hoche la tête.

– Moi, personnellement, je connais, c’est ce que je fais tous les jours !

Je ne comprends pas très bien ce qu’il veut dire. Plus que deux stations. Arrêt. Il me regarde, je lui souris. Il redémarre. A partir de maintenant, je sais que le temps est compté, que le danger est passé, que je peux gérer avec prudence les deux minutes qui nous restent, à vivre, ensemble.

– Je m’appelle Louise, et vous ?

– Kader.

– Saint-Lazare, je descends ici. Eh bien, enchantée Kader ! A la prochaine !

– De même, bonne chance Louise ! Bon kiff !

Je pars d’autant plus légère que je sais que je ne le reverrai sûrement jamais.

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