La chute des corps

Et puis, qu’ils aillent tous au diable ! Une minute d’un tel frisson dans une penderie  justifiait bien enfer et damnations, se dit Edouard. La petite, réellement effrayée, s’abandonnait enfin tout contre lui. Edouard se sentit fort, vainqueur et touché malgré lui. Et vlan, chute d’un autre corps : Madame, livide, venait de s’écrouler au pied de son mari.

– Vite, qu’on apporte des sels, à l’aide : Madame vient de s’évanouir !, s’époumona Charles.

Edouard et Sylvette ne furent guère attentifs au remue-ménage qui s’ensuivit, mitonnés dans la serre de la penderie et tout absorbés l’un dans l’autre. Ils n’entendirent pas les cris de Roseline, les « haut-hisse » de Monsieur et de Marcel pour allonger Madame sur son lit et les douces claques inquiètes de Monsieur pour la ranimer. Parce qu’à l’affolement extérieur de la chambre ne répondaient que caresses et volupté à l’intérieur de la penderie. Perdus dans leurs découvertes nocturnes – Mais qu’est-ce que c’est ? Tiens, une jambe ! Oh, un sein ! Ah, d’autres rondeurs encore ! Hi, hi, que de délices !-, Edouard et Sylvette ne pensaient qu’à étouffer leurs cris et aucunement à se soucier de leur avenir ou à guetter le possible réveil de Madame…

***

Quand Hortense revint enfin à elle, un clair-obscur s’était installé dans la chambre. Elle ouvrit les yeux sur le regard tendre et anxieux de son mari. Mon dieu, que cette femme le rendait fou! Il crut lire détresse et égarement dans son regard agité.

– Un cadavre…Il y a un cadavre dans le placard.

– Calmez-vous, ma bonne amie. Vous venez de faire un malaise, reposez-vous.

– Non, non, je vous dis. C’est cette penderie ! Il y a quelqu’un dedans…

– Mais de quoi parlez-vous ? Chut, là, reprenez le temps de retrouver vos esprits.

Charles tapotait doucement la main de sa femme, un peu confus par tous ses événements et ne sachant à quel nouveau saint se vouer à l’écoute de ces divagations.

– Non, écoutez-moi ! Il faut nous débarrasser de ce meuble au plus vite, je vous assure. Il est hanté, j’en ai l’intime conviction.

– Le docteur Charcot va arriver d’un instant à l’autre, tout ira bien, calmez-vous.

Madame fut comme prise d’un violent frisson et décida de changer de cadence. Oui, c’était une voix blanche et sèche qu’il lui fallait adopter pour les révélations qu’elle lui concoctait. Quant à Monsieur, il se demandait si décidemment il avait bien fait d’épouser une femme si sanguine…

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