Dérives aléatoires

Ovidiu avait une tonne de dossiers qui l’attendaient au bureau, des multiples voyages et séminaires à préparer, des solides concurrents à abattre et beaucoup d’argent à gagner. Il n’avait donc aucune raison de se retrouver à cet instant x dans la rue à suivre le balancement des hanches d’une femme inconnue, une dénommée Pauline Duhasard. Il aurait peut-être dû réfléchir davantage mais, pour l’instant, son attention était cristallisée autour de cette nuque dégagée, ce haut chignon quelque peu décoiffé et ces jolis lobes d’oreilles.

Pauline était plus petite que lui. Son pas était ferme et chaloupé. Elle était aussi rousse et pulpeuse que sa femme était brune et fine. Pourquoi comparait-il cette cliente à son épouse ? « Voyons, cela n’a rien à voir », pensa-t-il, « le prétexte, non, je voulais dire le contexte est strictement professionnel. Je suis cette femme pour qu’elle me présente son conduit, euh non, son produit…» Etait-ce les taches de rousseurs parsemées sur les pommettes de Pauline qui lui faisaient ainsi perdre ses esprits ?

« Ca y est, nous sommes arrivés. Entrons !», déclara Pauline d’une voix argentine, « Dans quelques instants, vous saurez tout. » Ovidiu leva le regard et lut la pancarte de l’hôtel Amour. Il eut comme une réminiscence de rêve. Une phrase lui traversa l’esprit en un éclair : « le hasard nous ressemble. »

Il était trop tard pour faire demi-tour. Il emprunta le pas de Pauline. Il attendit avec elle les clés à la réception. Il l’accompagna dans l’ascenseur. Il entra derrière elle dans la suite 19. Il se posa enfin sur le grand lit rouge reflété de tous côté par les miroirs de la chambre. Il était livide. Pauline se dressait devant lui, talons aiguilles au salut :

– Vous restez coi, Monsieur Rohmer ?

– Non, j’admire la mise en scène. Et votre art d’inverser les rôles entre client et prestataire ! Alors, montrez-le moi, votre produit d’amour, votre viagra si unique.

– Ah, ah, vous ne perdez pas le fil. Eh bien, le voilà…

Poings serrés, Pauline tendit ses bras et ouvrit ses mains. Chacune dévoila un petit dé blanc nacré aux points noirs. « Une paire de dés…, s’exclama Ovidiu.

– Bien sûr, je ne vous ai pas menti. A vous de jouer maintenant !

– Attendez ! C’est un quiproquo, vous vous méprenez, je croyais…

– Qu’importe, vous m’avez répondu. Vous devez relancer les dés.

– C’est totalement absurde, je ne vous connais même pas !

– Justement, c’est aussi l’une des règles du jeu : c’est le hasard qui dirige. Vous connaissez le fantasme surréaliste du meurtre gratuit ? Eh bien, découvrez son penchant moderne : l’amour gratuit ! Il suffit de chasser aléatoirement une victime sur Internet et de l’inviter. Aujourd’hui, jour de chance, c’est vous !

– Vous êtes complètement folle !

– Oui, mais vous allez voir, ce n’est pas déplaisant. Allez, détendez-vous un peu. Vous êtes tout crispé dans votre costume-cravate. Prêtez-vous au jeu. Je commande du champagne… Rappelez-vous, il n’y a rien à perdre, la case Enfer n’existe pas ici…

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