Interdit

« Non, attention, mon cœur ! Ne fais pas ci, mais où avais-tu la tête ? Non, ne te penche pas, c’est dangereux, mon chéri combien de fois te l’ai-je déjà dit ! Simon, arrête-toi immédiatement ! Nooooooon !!!»

Les mots de ma mère résonnent dans la tête comme si j’avais encore quatre ans. A l’époque, je ne pouvais pas faire le moindre pas sans qu’elle m’imaginât défénestré ou écrasé par la première voiture venue. Chacune de nos sorties dans la rue était un remake avorté du Cuirassé Potemkine et de sa légendaire scène du landau

Parfois je me demande si ce n’était pas son désir au fond que je tombe, que je m’écrase, que je m’éparpille en mille morceaux. En tout cas faute qu’elle se l’avoue, c’est devenu peu à peu le mien.

Elle me voulait timoré, je suis devenu casse-cou. J’ai toujours cherché à me perdre, à me dissoudre, à chercher les limites de mon corps. Quand je boxais, c’étaient les autres qui me donnaient mes frontières. Quand j’étais cascadeur, c’était l’état matériel du monde qui me résistait. Quand j’étais amoureux, c’était mon cœur qui toujours peu à peu se broyait à petit feu…

Il est ironique qu’aujourd’hui je sois en charge de garder un autre corps que le mien. Ou peut-être que non…

– C’est vous, Simon ?

– Oui, Monsieur.

– Vous savez qu’il est très ennuyeux de m’accompagner, que personne ne veut ma peau. Ce n’est qu’une lubie de l’Etat ou de mes associés de me coller un garde du corps. Si vous aimez le danger et le sacrifice, je vous préviens : prenez immédiatement vos jambes à votre cou. Avec moi, vous allez vous ennuyer à mourir comme un gardien de musée.

– Pas de problème, Monsieur. J’ai signé, je suis prêt.

– Et ne m’appelez pas Monsieur mais André.

– Ok… André!

Il a haussé les épaules et j’ai suivi pour la première fois cette étrange œuvre d’art sur pattes que je devais « garder »…

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