Révélations à la couleur café

Josette revient avec le café fumant dans l’étroit salon où Alice l’attend. La cérémonie va commencer. Josette pose le café, chargé de son marc et de ses prédictions sur la petite table. Alice le savoure doucement. Il est fort et velouté. Elle ne saurait pas dire pourquoi mais la présence de Josette à ses côtés l’apaise. Tout à l’heure, elle a croisé des fausses blondes aux poitrines protubérantes et au mini-short en cuir dans la rue. Si elle était un vieux croûton lubrique, c’est elles qu’elle irait voir. Pour l’instant, elle crée encore l’envie et, pour toute débauche des sens, elle se contente de se shooter aux rêves que lui insuffle une voyante à l’oreille.

Ca y est, le café d’Alice est terminé. Josette s’empare de la tasse, la retourne sur sa coupelle, prononce une imprécation incompréhensible qu’Alice imagine être de l’arménien et plonge, enfin, dans la lecture du marc de café.

D’abord, il faut se mettre en bouche, extraire la cliente de son monde rationnel et la plonger dans l’univers des ombres et des mystères. Pour cela, c’est simple. Josette évoque le plus souvent des myriades d’étoiles, la lune grosse et ronde ou une éclipse exceptionnelle. De toute façon, elle n’a pas à mentir. Après tout, c’est bien ce qu’elle voit dans la tasse. Aujourd’hui, c’est un ciel bleu velours où brille un soleil noir qu’elle décrit. Alice sourit sceptique, impatiente de connaître la suite.

Et bientôt le flot des images déferle à travers la bouche de Josette. Chaque mot est une nouvelle perle qu’Alice enchaîne dans un chapelet protecteur. Les aigles se mélangent aux loups, ils représentent des hommes à venir ou qu’Alice connaît déjà. Magnifiques bien sûr, ils prennent des allures de géants disproportionnés par rapport au commun des mortels. Dans la tasse, les seins d’Alice poussent, un diadème fait d’elle une reine, des fleurs et des diamants l’attendent. Josette s’échauffe, excitée par ses propres visions. Elle se délecte du sexe énorme tel un révolver qui vient d’apparaître. « Oh oui, ma fille, tu vas faire l’amour, c’est sûr. Ca sera un vrai feu d’artifice, je te le garantis ! » Alice glousse et frétille de désir. Josette continue à la mijoter. Inutile d’ajouter des enfants à venir. La jeune fille en face d’elle est encore trop jeune pour couver des envies de grossesse. C’est comme en cuisine. Tout est question d’équilibre et de dosage. L’excès, même des meilleurs éléments, gâche le résultat final.

Bientôt, Josette ajoute des chiffres, des lettres. Ce sont des preuves tangibles qu’Alice s’efforce de relier à la réalité pour tisser la trame des illusions qui la porteront ces jours à venir. Maintenant, c’est elle qui presse Josette de questions. Mais cet homme, oui, celui qui commence avec la lettre F, est-ce qu’il l’aime ? Est-ce qu’il l’appellera ? Quand ? Ce soir ? Lui reviendra-t-il ? Que doit-elle faire pour le séduire ? Pour le garder auprès d’elle ? Pour évincer son éventuelle rivale ?

C’est à ce moment-là, celui où sa cliente mord à l’hameçon et lâche toute son aimable retenue, celui où elle affiche ouvertement le monstre désir en elle, son sexe humide et ouvert comme une fleur rapace, que Josette profite toujours pour aller voir ailleurs. C’est l’heure du détour qui scelle irrémédiablement la dépendance de ses clientes.

Alors, elle parle de Sainte Thérèse sa protectrice qu’elle a rencontrée alors qu’elle croyait tout perdu : ses jambes immobilisées dans le plâtre à cause d’un stupide accident aux bains, sa carrière de tenancière de hammam à l’eau, son mari qui la trompait… Les malheurs égrenés changent au gré des humeurs de Josette, ce qui compte, c’est de parler de cette renaissance, de cette reconnaissance soudaine de son don et de son humilité face à sa sainte marraine. Ou Josette part dans des considérations philosophiques où il n’y a qu’un impératif, celui de jouir à tout prix et de se foutre des qu’en-dira-t-on et de toute cette vermine qui vous entoure et vous envie (« Jette du sel ma fille ! »). Parfois, elle raconte André, sublime leur pauvre amour conjugal et commence à pleurer, elle-même débordée par toutes ces fausses émotions qu’elle suscite. Il faut bien du spectacle dans la vie et mériter les 50 euros qu’elle empochera tout à l’heure…

Alice a alors l’impression que les rôles s’inversent, que c’est elle qui devient la confidente de Josette. Un peu plus, et c’est elle qui a le don. Pour l’heure, elle s’oublie un peu et se berce dans cette poisseuse complicité de femme, nourrie de lait maternel frelaté et de larmes de crocodile.

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