Mauvaise habitude

C’est marrant combien je me sens blessée quand je suis séduite, se dit Aurélia un soir dans son lit. Elle était à Saint-Castillon depuis plus d’un mois désormais. Une certaine routine avait laissé place aux embûches du début. D’abord, les villageois revêches l’avaient testée par leurs manières aussi diverses que grotesques : prétendant avoir mal à l’oeil quand ils souffraient du ventre, taisant leurs maux mais souhaitant leurs remèdes immédiats, désertant sa salle d’attente un jour la remplissant à rebord le lendemain –avec les bruits et fureurs concomitants-, la consultant le matin et l’ignorant avec superbe dans les rues l’après-midi…

Tous les moyens d’humiliation même les plus bas avaient été permis. L’étrangère en prenait pour grade, on verrait si elle avait assez la peau dure pour rester ici, sinon mieux valait qu’elle déguerpît au plus vite !

Si Aurélia avait la peau douce, elle avait aussi la tête dure. Et une fois qu’elle avait décidé quelque chose, elle s’y tenait, tout simplement, pas bêtement mais logiquement. C’est pourquoi, jour après jour, elle serra les dents. Son expérience –ou son espérance ?- lui soufflait à l’oreille que cette période de bizutage finirait bien un jour.

Ceci explique peut-être pourquoi elle avait pris cette drôle d’habitude de prendre un pot avec son revêche voisin tous les soirs. Elle habitait l’appartement au-dessus de la maison de Titus, appartement dont il était d’ailleurs aussi propriétaire.

Le premier soir, elle était rentrée harassée, déprimée, rapetissée, honnissant père et ami de son père. Il ne manquerait plus qu’elle croisât son voisin de propriétaire, cet homme si laid, et le maudit jour serait complet.

N’était-il pas étrange qu’il sortit juste au moment où elle rentrât ? Leurs yeux se rencontrèrent et Aurélia n’eut pas le courage de décliner son invitation à boire. Quitte à boire la tasse autant la boire pleinement !

Il lui avait servi un rosé pamplemousse et l’avait tisonnée de paroles, l’accablant des ragots du village, des coucheries de telle une et de telle autre, de récits détaillés sur l’historique de lieux et les choix politiques ici faits, des railleries sur ses compétences de jeune médecin aux compliments glissés sur sa beauté. Ses paroles : un mélange de méchanceté et d’intelligence, de cruauté et de bêtise, de bassesse et d’appel au secours.

Elle était revenue le deuxième soir, poussée autant par sa fatigue, sa curiosité que son envie de goûter de nouveau à ce cocktail doux-amer. Et le pli de l’habitude s’était peu à peu transformé en plaisir attendu en ses fins de journée. « Et merde, je suis séduite ! », se dit bientôt Aurélia…

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