Viagra exclusif for you

Pauline attendait dans la salle d’attente du cabinet d’Ovidiu, un bel hôtel particulier perdu dans le 9ème arrondissement de Paris. Elle s’était habillée à l’image de son e-mail : bas noirs et talons hauts, tailleur stricte et dessous affriolants, lèvres rouges et yeux charbonneux. Le bluff continuait. Ovidiu la prenait pour une cliente, une spammeuse de viagra, qu’il en soit ainsi ! Elle tenait une carte et elle n’était pas prête de la lâcher. Enfin, la secrétaire la pria de rentrer dans le bureau de Mr Rohmer, « troisième porte à droite, je vous en prie. »

Pauline poussa la porte capitonnée. Elle se retrouva face à face avec un siège tourné et le dos du mari d’Alice. D’un mouvement rapide, Ovidiu fit pivoter son fauteuil, se redressa et lui tendit une main magistrale : « Bonjour Madame Duhasard ! » Docteur No dans James Bond ou un des méchants des dessins animés de son enfance n’auraient pas fait mieux…

Pauline ne put s’empêcher de sourire à cette mise en scène ridicule. Selon toute apparence, ce Monsieur Ovidiu devait toujours aimer avoir le dernier mot. Sa haute taille, ses mains manucurées, son regard franc, son costume impeccable, tout respirait le parfait gentleman satisfait de lui-même. « Pas étonnant qu’il ait plu à Alice », se dit Pauline : « il est beau, puissant, fier, lisse… Mais quelle idée de l’épouser ! Il est aussi ennuyeux qu’une pub Colgate ! »

Mais, vite, pas de mauvais esprit surtout ! Elle devait trouver des points d’appui pour s’attacher à séduire cet homme. Elle chercha le ventre, ne le trouva pas…Monsieur doit aller régulièrement à son club Med… Un peu de calvitie peut-être ? A peine, l’argent permet de s’offrir le dernier traitement exclusif antichute de cheveux réservés aux Very Important People comme lui. Un léger bégaiement ? Non, sa voix était chaude, veloutée, démagogue. Ah, enfin, là, des tâches grises sur ses mains, ici des ridules autour des yeux et là encore, entre ces sourcils, un sillon creusé par les soucis, l’amertume ou le poids des années… Voilà qui le rendait déjà un peu plus aimable…

« … Comme je vous le disais, j’ai été particulièrement séduit par votre spam. Il a tout le potentiel d’un blockbuster. Vous allez faire exploser les ventes de votre Viagra, c’est sûr. Mais à une seule condition. Et je n’ai pas peur de vous le dire. Vous avez besoin de nous pour finaliser cette offre et vous ne regretterez pas. Pourquoi ? Parce que, tout simplement, nous sommes les seuls sur le marché capables de vous garantir un taux de retour de 2% ! C’est-à-dire que si vous envoyez cet e-mail à 200 000 personnes, plus de 2 000 vous répondront positivement et… »

Absorbée par sa cible, Pauline en oubliait presque de l’écouter. Heureusement, son adversaire était lancé dans un flot de paroles charmeuses et commerciales pour la convaincre de le choisir, lui, comme consultant privilégié. Mais, bientôt, Pauline devrait répondre…

Quelle carte jouer ? Devait-elle dénouer le quiproquo et lui annoncer que cette déclaration d’amour n’était en rien un spam vendant du viagra mais une proposition plus ou moins honnête ? Pas crédible… Devait-elle rentrer dans son jeu et jouer le bluff sur long terme ? Ca risquait de lui coûter cher… Devait-elle lui sauter au cou ? Pauline décida de couper la poire en deux.

« – Monsieur Ovidiu, excusez-moi, mais je crois qu’il y a un malentendu entre nous. Je ne vends pas du Viagra…

– Comment ?

– Non, c’est plus subtil que ça. C’est difficile à vous expliquer. Le plus simple est que je vous le montre.

– Eh bien, allez-y ! Je suppose que vous l’avez amené avec vous.

– Impossible, ça ne se transporte. Il faut que vous veniez avec moi pour le voir.

– C’est quoi ? Dites-moi donc : des vidéos pornos ? un peep show ? un sex toy ?

– Non, vous ne manquez pas d’imagination mais rien de tout cela. Si vous voulez vraiment travailler avec ma société, il faut que vous connaissiez au préalable notre produit, n’est-ce pas ?

– Oui, bien sûr, mais l’on peut commencer…

– Non, non, c’est pour ça que je suis venue aujourd’hui. Avant de signer tout contrat, j’aimerais que vous m’accompagniez pour le voir.

– Très bien, prenons rendez-vous.

– Pas la peine, allons-y maintenant. C’est juste à côté !

– Mais…

– Quoi ? Vous ne voulez pas faire affaire avec nous ? »

Et un léger papillonnement de paupières acheva d’attacher les pas d’Ovidiu à ceux de Pauline…

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