Fin de partie

Le bouchon a duré 52 jours. Il s’est finalement résorbé, dissous quand les autorités ont enfin coincé Judith et sa bande qui crevaient les pneus des voitures tous les soirs. C’est du moins le prétexte qu’on nous a donné quand, miraculeusement, les voitures se sont mises de nouveau à vrombir et à démarrer.

Je ne crois pas un instant à cette histoire de sabotage. Je n’ai jamais douté que Judith soit une habile tricheuse intellectuelle, prête à tout pour forcer le réel à se conformer à son imaginaire. Ne me suis-je d’ailleurs pas prêté avec plaisir à son idée de défausse, à incarner la poubelle cathartique de l’embouteillage, juste pour l’attrait de ses beaux yeux ? Il est trop facile de lui donner le rôle du diable. Elle n’est qu’une femme et je n’ai jamais aimé les associations rapides et autres raccourcis qu’on essaie de nous faire gober.

Il est plus difficile d’accepter, même si c’est l’exacte réalité, que tout d’un coup des milliers de voitures se sont arrêtés sans raison aucune, n’ont plus avancé et que d’honnêtes citoyens ont préféré pendant 52 jours suspendre le cours de leur vie pour s’abandonner tous ensemble à un chaotique et sympathique trou noir, immergés dans un monde clos, baignant dans une vie utérine dont ils ne voulaient plus sortir.

L’embouteillage a disparu aussi vite qu’il était apparu. En l’espace de quelques instants, notre groupe n’existait plus. Chacun de nous est reparti illico vers sa vie réelle et a oublié ce qu’il avait été pendant ces 52 jours. Refermez la parenthèse, oubliez les possibilités que vous avez découvertes en vous, reprenez votre ancienne peau et redevenez étranger à vous-même ! Chacun est à soi-même le plus lointain, n’est-ce pas ?

Le trafiquant est redevenu chauffeur routier, l’animateur de nos soirées est redevenu gardien de musée, la marchande de plaisirs est redevenue institutrice, etc. Et moi, je suis redevenu garagiste.

Je serais amnésique comme les autres s’il n’y avait l’image de Judith qui me taraudait encore. C’est pourquoi j’écris aujourd’hui ce récit comme une bouteille qu’on lance à la mer dans l’espoir qu’elle me lira : « Bloqué 52 jours avec toi dans un embouteillage, à suivre tes lubies, me reconnaîtras-tu ? A toi de jouer maintenant : joker@jeu2societe.com »

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