La défausse

L’idée était incongrue. Pour ma défense, elle ne venait pas de moi mais de cette fille aux cheveux blonds crépus débarquée dans ma bagnole :

– Je vous propose d’être notre défausse.

– Pardon ?

– La défausse, vous ne connaissez pas ? Dans une partie, cela désigne l’endroit où les joueurs disposent les cartes qu’ils ne veulent plus.

– Nous sommes dans un embouteillage, pas dans un jeu, Judith.

– Détrompez-vous. Nous ne sommes que des cartes entassées les unes sur les autres. Vous comme moi, nous ne sommes que des pantins dont on tire les ficelles et que les spectateurs regardent, amusés et effarés, depuis leur poste de télévision.

Je poussais un soupir. Pas de doute, la fille avait la tête farcie de clichés philosophiques, brassant joyeusement Machiavel, Hobbes ou Pascal dans le même ketchup. C’était bien mon jour de veine, tomber sur une rêveuse activiste… De guerre lasse, je la laissais poursuivre. Elle était jolie dans le rétroviseur et diffusait un meilleur parfum que mon désodorisant de voiture.

– Vous voulez que je vous dise ? Cet embouteillage n’existe pas.

C’est ce que j’ai toujours aimé dans la philosophie cette naïve outrecuidance à nier le réel palpable et existant. Bientôt, elle me sortirait la théorie du complot. Mon pronostic ne tarda pas à se confirmer.

– Ce bordel a été inventé de toutes pièces par l’Etat. Regardez tous ces flics autour nous. Ce n’est pas pour rien qu’ils vous ont interdit vos réparations auto, David.

– Ah oui?

– Oui, cela ne correspond pas à leurs plans. Les embouteillés doivent s’ennuyer, point barre, et attendre, avec espoir, passivement, qu’un jour leur situation se dénouera. Mais, en aucun cas, les manières d’esquiver et de réinventer le présent ne sont autorisées. En un mot, le bricolage est banni et dangereux, parce que subversif.

– Pas mal, pas mal… Un peu flou mais c’est envoyé. J’imagine donc que cette histoire de défausse est une autre manière de résister ?

– Exactement et vous êtes notre homme.

Pourquoi ne parlait-elle jamais en son nom? A vrai dire, à la vue de son décolleté, j’aurais préféré être « son » homme que celui d’un groupe qui n’existait que dans ses fantasmes…

– Vous ne l’avez montré par votre goût à monter et démonter votre véhicule. Comme ça, gratuitement, par pur jeu. Eh bien, maintenant, pratiquez votre art du démontage sur nous! Chacun pourra venir vous voir, s’allonger comme moi sur votre banquette arrière et vous déverser tout ce qui l’encombre.

– En gros, je deviendrai la poubelle cathartique du bouchon ?

– Oui, c’est la seule manière de le débloquer.

Je savais qu’il n’y avait nul obscur groupuscule derrière elle et je savais aussi qu’elle flattait ma virilité et chatouillait mes sens. Ce qu’elle me demandait d’accomplir n’était qu’une lubie d’une intellectuelle immature qui s’emmerdait. Moi aussi, je m’emmerdais. Que pouvais-je faire d’autre que d’accepter de la suivre dans son délire ?

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