Faut pas pousser mémé à la prostitution

– C’est la première fois que je fais l’amour comme un arbre. Transformé en homme tronc, dénué de l’usage de ses bras et mains, sans possibilité de caresses, de griffures ou d’embrassades.

– Et alors ?

– C’était étrangement bon, tu ne trouves pas ? Pour ma part, c’était sentir la moitié de mon corps déjà mort, déserté par la volonté de vouloir… et l’autre moitié qui se venge, qui en veut encore, qui désire et qui hurle pour toi. C’est simple, j’en ai perdu ta langue.

– Euh, tu veux plutôt dire « j’en ai perdu ma langue » ?

– Non, la tienne… Je n’arrive plus à parler le français. Ecoute, il n’y a plus que les mots de ma langue maternelle qui me reviennent.

– Mais, non, tu me parles en français en ce moment même !

– Non, c’est toi qui me parles portugais ! C’est merveilleux de t’entendre habiter mes mots et te glisser dans mes pas.

– Ca doit les effets de l’anesthésie mêlés à ceux de l’amour : tu as une hallucination langagière, c’est tout. Viens prendre un bain avec toi. Qui sait ? Le retour à l’eau te rappellera peut-être d’où tu viens et où est ta langue…

Dans le bain

– Tu me fais penser à ma grand-mère.

– Je ne sais pas si je dois prendre ça comme un compliment…

– Si. Ma grand-mère était courtisane. En plus de ses qualités érotiques incontestables, sa bouche était quasiment capable de parler toutes les langues sans aucun effort. C’était la plus grande pipeuse polyglotte de son temps, on l’appelait Eva aux 101 langues !

– Ah, ah, je comprends mieux de qui tu es l’héritière ! J’adore quand tu te fous si joliment de moi mon amour. Tu m’excites encore avec des grivoiseries surannées…

– Mais si c’est vrai !

– Ah oui, et elle vit encore, Eva aux 101 langues ?

– Oui, dans une maison de retraite mais elle ne veut plus parler à personne. Plus un mot ne sort de sa bouche.

– Ah oui, pourquoi ?

– Je ne sais pas, une sombre histoire de famille. Ma mère la déteste.

– Et toi ?

– Je  ne sais pas, je ne la connais pas. Pour moi, elle est plus de l’ordre du mythe ou du conte de fée détournée. Un truc qu’on raconte à ses amants pour les émoustiller dans le bain, tu vois ?

– Oui, très bien. Tu devrais quand même reprendre contact avec elle avant qu’elle ne meure, je suis sûre qu’elle a un tas de secrets très intéressants à te confier…

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