Oubli

Dans la tête de Maria, il n’y a plus que la langue de Javier. Ses longues phrases lianes l’emberlificotent et son souffle la possède. Ses sons la caressent, ses sauts de rythme la heurtent et la domptent. Vite, un point, une virgule ! Maria a besoin de respirer avant de nouveau plonger dans les délices de la langue de Javier…

Pour Maria, la traduction, c’est comme la danse.  Il suffit de se laisser guider par l’autre. Et les mots se répondent d’une langue à l’autre comme les jambes s’entrelacent tout autour du désir. Et puis, merci Monsieur pour le tour de salle et ce plaisir partagé. Voici la traduction de votre livre achevée.

Cette fois-ci, c’est différent. Son partenaire la serre trop fort, il lui fait presque mal, ou trop du bien, ce qui revient à peu près au même… Maria ne parvient plus à se détacher de son auteur étranger. C’est vrai, depuis combien de temps n’est-elle pas sortie de la maison pour autre chose que s’alimenter ?

Elle devient folle. Il faut qu’elle s’arrache d’ici. Sinon, elle risque bien de perdre tout son français. La solution est tout trouvé : direction la piscine du quartier !

Maria prépare son sac et sort. Là, dans la rue, les mots fourmillent sur les panneaux publicitaires. Maria s’en abreuve et trompe, non sans surprise, si facilement si rapidement, son Javier. Elle sourit, soulagée et revancharde.

La dame de la piscine l’accueille, potache :

– Bonjour, jeune fille ! Ca fait plaisir de te voir. Ca fait si longtemps !

– Oui, je sais, j’ai été prise…

– Ha, ha, éprise ! Par quel chanceux ?

– Non, enfin, si, en quelque sorte : j’ai été éprise par le travail !

– Oui, oui, c’est ce qu’on dit…

Maria se change dans la cabine, se dit qu’elle a bien fait de venir ici, qu’elle reprend pieds sur terre. Elle file à la douche, légère. Elle ferme les yeux sous le jet et n’entend rien des rires et ricanements autour d’elle. Enfin, elle ne pense plus à sa traduction. Finalement, ce n’était pas si difficile de se libérer de la « Javier » obsession !

Un vieux monsieur la regarde avec insistance au pédiluve. C’est plutôt rassurant : après ces mois d’hibernation, elle doit donc ressembler à autre chose qu’à une patate. Mais pourquoi les nageurs s’arrêtent-ils tous de nager un par un dans le bassin? Que regardent-ils ainsi ? La reine d’Angleterre vient-elle de faire son apparition derrière son dos ? Et que veut ce maître-nageur qui court vers elle avec une serviette à la main ?

–  Mademoiselle, excusez-moi, mais je crois que vous avez oublié de mettre votre maillot de bain…

Maria se regarde et voit son corps nu. Plus étonnée qu’effrayée, elle tombe à l’eau.

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